reconnaître, d'une souplesse et d'une réelle habileté manœuvrière de dialecticien au cours des controverses.
Dans la lettre du 4 mai 1699, par laquelle le Pape Innocent XII répondait à l'acte de soumission de Fénelon au bref pontifical censurant 23 propositions extraites de son livre « les Maximes des saints > , il y a un mot qui paraît avoir été inaperçu par beaucoup et qui, me semble t-il, apporte une vive lumière sur la vraie personnalité de Fénelon. Le Pape, après avoir loué le zèle et la piété de Fénelon, rend un hommage émouvant à la «force d'âme » de Fénelon.
La force d'âme de Fénelon, sa noblesse d'âme, sa grandeur d'âme : voilà le trait fondamental qui explique en dernière analyse les trois principales étapes de sa vie.
Première étape: son séjour et son influence à la Cour de Versailles, ce qu'on pourrait appeler au grand sens du mot « la politique de Fénelon « .
La légende a présenté Fénelon comme le prédécesseur des philosophes rationalistes du XVIIP siècle et le père spirituel de Jean-Jacques Rousseau, lequel d'ailleurs admirait beaucoup Fénelon. De là à le considérer comme le précurseur de la Révolution française, il n'y avait qu'un pas. Beaucoup l'ont franchi : Fénelon n'a-t-il pas été le contempteur et l'adversaire de la monarchie ?
La vérité historique est toute différente. Nous ne pouvons imaginer ce qu'aurait été Fénelon s'il avait vécu
à la fin du XVIIIé siècle. Mais il a vécu à la fin du XVII et au début du XVIII. Or jamais Fénelon n’ a jais eu la moindre idée d’un changement de régime politique : il était attaché à la monarchie -et même et ceci est peut être la mise au point la plus originale du livre d'Agnès de la Gorce - en politique, bien loin d'être tourné vers l'avenir, il rêvait au contraire d'un retour au passé. L'idéal de la royauté pour Fénelon, ce n'était pas la monarchie absolue Louis XIV, c'était la monarchie tempérée de saint Louis ou d'Henri IV. Lorsque, de Cambrai, il écrivit au duc de Bourgogne après cinq années de silence, ce fut pour lui donner ce conseil : « Enfant de Saint Louis, imitez votre père : soyez comme lui doux, humain, accessible, affable compatissant et libéral... » (p. 265, A. de la Gorce).
Lorsque, en 1711, Fénelon prépare avec ses chers amis, les de Chevreuse, dans le château de Picardie où il aimait aller prendre ses vacances, un vaste projet de réforme de, l'Etat qu'on a appelé les Tables de Chaulnes, c'est encore une monarchie tempérée, qui est envisagée, une monarchie purifiée, simplifiée dans les appareils de son gouvernement,, de son administration, de sa justice. Fénelon rêve d'une décentralisation, d'un affaiblissement des pouvoirs de l'Etat absolu pour fortifier les communautés naturelles, les familles.
Ce qui est vrai en effet, c'est que Fénelon s'est dressé,- et cela dès son séjour à la Cour de Versailles, - contre-. les abus de la Cour, les dépenses excessives, le cumul des prébendes. Et c'est bien là d'abord qu'apparaît sa forcé d'âme : il dénonce l'absolutisme royal, il est toujours prêt à défendre les franchises, les coutumes des provinces de l'ancienne France. Il reste terrien de race, de traditions sa famille remontait au-delà de l'an 1000.
Aussi Louis XIV le redoutait-il : certes ! il reconnaissait' la valeur du pédagogue, sa rectitude, sa dignité. Mais il ne l'aimait pas. D'abord parce qu'il flairait en lui le censeur inflexible de l'Etat, et quand parut « Télémaque » Louis XIV t` s'écria au sujet de Fénelon : mauvais esprit, mauvais cœur, « il a entrepris de décrier éternellement mon règne ». Ensuite parce que Fénelon avait une profonde influence sur Madame de Maintenon.
Il fallait un réel courage pour oser, à ce moment-là, critiquer les abus du régime. Louis XIV frappa d'ailleurs Fénelon de sévères sanctions : il l'enverra à Cambrai pour l'exiler. A ce moment-là, c'était un exil que d'être nommé Archevêque de Cambrai. Cambrai n'était rattaché à la France que depuis 18 ans par la conquête des Pays-Bas. Fénelon y arrivait aux yeux de son peuple comme frappé d'une disgrâce... le Roi lui refusera un jour l'autorisation de quitter le royaume pour aller lui-même plaider sa cause auprès pape dans l'affaire du quiétisme. Il le rayera de la liste de sa maison.
Or jamais, ni dans la période des critiques, ni dans mie de la disgrâce, jamais Fénelon ne s'est départi de son attachement au roi, de son respect pour son autorité. Ceux qui ne connaissent pas Fénelon estimeront qu'il y a là un double jeu. Pour nous, l'union du courage dans la dénonciation des abus du régime et de la fidélité des sentiments à son roi nous manifeste la grandeur, la noblesse, la force d'âme de Fénelon.
Deuxième étape : l'affaire du quiétisme et de Madame Guyon, la spiritualité de Fénelon.
La légende ici est bien connue : Fénelon, apôtre de la sensibilité, peu sûr en doctrine, s'est laissé envoûter par me extravagante, fausse mystique et il a introduit le romantisme en religion.
Ici aussi la vérité historique est tout autre. Il n'y a eu, chez Fénelon, aucun naïf engouement pour Madame Guyon. Il a déclaré lui-même qu'il n'avait aucun goût naturel ni pour sa personne, ni pour ses écrits : il jugeait sévèrement certaines des expressions qu'elle employait et déclarait qu'elle ignorait la théologie scolastique.
Pourquoi donc Fénelon a-t-il soutenu Madame Guyon u moment où elle a été attaquée à la Cour, jugée par Louis XIV « la plus grande folle de son royaume », rejetée par l'opinion publique, poursuivie par Bossuet ?
D'abord parce que Fénelon estimait que, malgré les erreurs d'expressions et aussi les imprudences et les outrances de Madame Guyon, son intention était droite et qu'elle aimait Dieu sincèrement et profondément.
Ensuite parce que tous deux se trouvaient liés dans la défense d'un commun idéal : il s'agissait de sauver une spiritualité, qui était dominée par l'amour de Dieu et des autres, et la recherche de la contemplation, à une heure ù le triomphe et les excès de la raison raisonnante risquaient d'anéantir cette sève mystique.
Enfin, Fénelon la défendra, se brouillera avec Bossuet an vieil ami de vingt années et alors à l'apogée de sa gloire à la Cour, parce qu'il estimait que cette femme était victime d'injustices, de calomnies. II a expliqué à son ami, duc de Chevreuse, dans une lettre admirable du 24 juillet 1696, que c'était pour lui une question d'honneur, de conscience, de charité et qu'une autre attitude aurait été lui une « lâcheté ».
Quel est le contraire de la lâcheté ? C'est le courage , c'est la force d'âme, la noblesse d'âme. Fénelon nous,
donne, en cette circonstance douloureuse de sa vie, une nouvelle preuve qui n'a pas été comprise par beaucoup comme beaucoup n'ont pas compris la spiritualité Fénelon.
Pour eux, le mysticisme de Fénelon est du pur sentiment, une religiosité facile, qui plaît à la nature et conduit tout droit à un déisme vague et au culte de l'Etre suprême: tel que l'a pratiqué la Révolution.
La vérité est à l'opposé de cette nouvelle caricature.
La spiritualité de Fénelon est extrêmement rigoureuse et exigeante. « Rigueur de charité » fait justement remarquer le dernier livre de Pierre Varillon,; exigences d'une foi très pure, d'une attitude d'adoration devant la grandeur et.l'Amour infini d'un Dieu, dont Fénelon a une très haute et très belle idée ; lutte impitoyable contre l'égoïsme, les recherches du moi.
La légende nous représentait un Fénelon mou, invert,ébré, rêveur, chimérique, morbide à force de subtilité : ce sont les expressions de Nisard, c'est la version du XIX siècle.
Le vrai visage de Fénelon, nous l'entrevoyons par les deux grands exemples qu'il nous a donnés dans la première et la deuxième étapes de sa vie : une âme noble, forte, courageuse, toute donnée à la vérité, à la charité, à son Dieu et aux autres.
Troisième étape : Enfin la troisième étape va mettre en lumière dans l'action ses qualités maîtresses : c'est son ministère pastoral à Cambrai.
Nouvelle légende : « un Fénelon meurtri par l'humiliation, frêle de corps et qui toujours lamenta sa
« langueur » et n'aspirait en tout qu'au repos » (1).
Et voici le vrai visage. Pendant la dernière période de sa vie, il a accompli un labeur prodigieux. Il administra un grand diocèse, beaucoup plus vaste que celui d'aujourd'hui : le diocèse de Cambrai compte aujourd’hui' 450 paroisses, il en comptait alors 674. Il se prolongeait très loin en direction de Bruxelles. Frontières mouvantes d'ailleurs selon des hasards des guerres, ce qui compliquait singulièrement l’administration diocésaine. Ce diocèse, il l'a parcouru, visité se mêlant de très près à la vie de son peuple, l'évangélisant sans cesse, le soutenant dans ses épreuves.
Non seulement il ne s'est pas laissé abattre par la souffrance, mais là encore il s'est montré le défenseur intrépide et courageux des droits et des libertés de son peuple, et cela auprès des représentants officiels du pouvoir royal.. Exemple : les habitants de Solesmes se plaignent qu'un ordre de l'intendant les oblige à réparer leurs chemins en plein hiver. Fénelon plaide leur cause auprès de l'intendant. Il protège partout les franchises locales des communes, des métiers et son peuple contre les « traitants qui le rançonnent.
En 1709, grande disette dans le diocèse. Les habitants souffrent de la misère. Et voilà que le Ministre veut leur imposer de contribuer au ravitaillement des troupes, elles mêmes épuisées faute de nourriture. Fénelon écrit directement au Ministre de la Guerre : « Il s'agit de la vie des peuples dont je suis le pasteur et dont je dois être le père ».
C’est l'heure du dévouement total où Fénelon apparaît dans toute la force et la grandeur de son âme. Sa demeure épiscopale avec ses caves et ses dépendances devient bientôt l’abri de ceux qui n'en ont plus, comme il organisera les secours aux blessés de Malplaquet.
Et tandis qu'au plan pastoral il se montre le père de son peuple qu'il a conquis par sa bonté, sa simplicité sous son attitude de grandeur, il lutte vigoureusement contre le Jansénisme, qui a envahi son diocèse et lui paraît le péril majeur pour l'Eglise de France.
I1 meurt le 7 janvier 1715, à l'âge de 64 ans après avoir servi, toute sa vie, sa patrie, I'Eglise, le Pape, son diocèse de Cambrai auquel il laisse le noble exemple des plus hautes vertus.
C'est pourquoi je pense qu'il n'était pas déplacé de présenter le vrai visage de Fénelon en cette séance annuelle de 1a Société d'émulation, qui a si souvent rendu hommage à 1'illustre Archevêque de Cambrai, mais aussi en présence de ces hommes et de ces femmes, qui ont eux-mêmes pratiqué et souvent à un degré héroïque, les grandes vertus d’ardeur au travail, de conscience professionnelle, de dévouement aux autres exaltées par toute la doctrine et la vie de Fénelon.
(1) BLANCHET .Etudes, octobre 1951 : "Fénelon est-il le Renan du XIXéme siècle