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FénelonActualitéLE VRAI VISAGE DE FENELON

 

Jeudi 28 décembre 2006

   

Discours de Son Excellence Monseigneur GUERRY, archevêque de Cambrai, Président d'honneur de la séance solennelle du 25 janvier 1959 ; Société d’Emulation de Cambrai

 

 

 

LE VRAI VISAGE DE FENELON

 

 

 

Vous trouverez, je pense, tout naturel que le successeur de Fénelon à l'Archevêché de Cambrai vous parle de son illustre prédécesseur, gloire de notre Cité. Il est de plus en plus à l'ordre du jour. On étudie son oeuvre, on cherche à mieux connaître sa personnalité riche et complexe.

 

                       

Mais ce que je tiens à souligner dans les recherches des auteurs, qui viennent le plus récemment d'écrire sur Fénelon, c'est leur souci de substituer le vrai visage de Fénelon aux caricatures et aux légendes, qui nous en ont été présentées trop souvent dans le passé. On redécouvre le  véritable Fénelon.

 

« Le vrai visage de Fénelon » : tel est précisément le titre du plus récent ouvrage écrit sur lui. Il est sorti de I'imprimerie il y a quelques semaines seulement, exactement  dans le dernier trimestre de 1958. Il est l’œuvre de Mademoiselle Agnès de la Gorce, qui connaît fort bien notre région. On retrouve en elle les qualités de son regretté père, le célèbre historien du Second Empire, de l'Histoire religieuse de la Révolution française, Pierre de la Gorce.

 

 Avant elle, en 1957, le Père Varillon nous avait donné, dans la collection « Maîtres spirituels » aux éditions du Seuill, un délicieux petit livre sur « Fénelon et le pur amour avec de nombreux textes sur Fénelon.

 

Parmi plusieurs autres récents, je tiens à citer spécialement l’ouvrage de Madame Daniélou sur «  Fénelon et le duc  de Bourgogne « , qui nous révèle un aspect trop peu connu de l’œuvre de Fénelon : sa mission de précepteur du petit-fils de Louis XIV et ses qualités d'éducateur.             -

 

Comment expliquer les erreurs qui ont été commises au sujet de Fénelon ?

 

.,La principale cause est la difficulté de saisir à la fois les traits  caractéristiques d'une personnalité très forte, douée des dons les plus variés et cachant sous une expression pleine de charme, d'aisance, de limpidité, une profonde et une densité spirituelle qui échappent à beaucoup. Si l'o veut connaître Fénelon, le vrai Fénelon, il faut ne pas s contenter de ne choisir qu'une partie de son oeuvre, soi dans le domaine de la pensée, soit dans celui de son action il faut l'étudier à travers toutes les phases de sa vie et toute les dimensions de son vaste génie.

Si, par exemple, comme beaucoup de critiques littéraires du XIX" siècle l'ont fait, on s'arrête à l'auteur

 littéraire, on risque de fausser complètement les proportions de son oeuvre. En effet, sur les 35 volumes de Fénelon que comprend l'édition de Versailles (1820-1830), 4 à peine appartiennent à la littérature. Sur les 10 volumes de l'édition de Paris (1843-1851) un seul à peine. Or tout le reste est l'essentiel : sa théologie, sa spiritualité, son apologétique, sa pastorale.

 

Et même, dans cette oeuvre littéraire, si l'on omet notamment son « Traité de l'éducation des filles «  qui es vraiment un chef-d’œuvre ou sa  Lettre à l'Académie française », pour laquelle Nisard, cependant sévère et même injuste pour Fénelon, a exprimé son admiration, si            l'on s'attarde aux « Aventures de Télémaque » : alors on s'égare complètement. Car Fénelon écrit Télémaque

pour le jeune duc de Bourgogne, qui avait 8 ans lorsqu'il lui fut confié par Louis XIV pour son éducation : c'était ce petit

garçon au caractère difficile que Fénelon avait constamment sous son regard perspicace de précepteur lorsqu'il écrivait les pages de ce roman, nullement à l'origine destiné à la publication, comme il écrivit pour le jeune prince plusieurs autres romans fantaisistes, aujourd'hui oubliés mais à travers lesquels il cherchait à corriger les défaut de son élève. Mais le vrai Fénelon n'est pas là.

 

De même, si, de toute la vie de Fénelon, on n'étudie qui, la période de son séjour à la Cour, ou si l'on ne veut voir que le Fénelon des controverses avec Bossuet, on risque à coup sûr de ne connaître qu'un aspect de sa physionomie. Fénelon fut précepteur du duc de Bourgogne à la Cour de Versailles pendant 6 ans seulement : il forma son élève dés l'âge de 7 à 13 ans (1689-1695).

Par contre nommé Archevêque de Cambrai en 1695, Fénelon est resté à Cambrai jusqu'à sa mort, le 7 janvier 1715, soit vingt années de sa vie. On omet très généralement dans l'histoire de Fénelon toute cette période. Or plus l'on étudie Fénelon, plus on découvre que c'est dans son ministère pastoral à la tête du diocèse de Cambrai que Fénelon a révélé et mis en oeuvre les qualités de sa grande âme. La connaissance de cette dernière période de sa vie, où éclatent au grand jour des dons merveilleux de son cœur, de sa haute conscience, de sa personnalité en pleine maîtrise d'elle-même, aide à percevoir et discerner des aspects de son caractère, qui avaient échappé à l'analyse dans les étapes précédentes et r finalement donnent la clé de plusieurs énigmes antérieures, suscitées par le comportement habituel de Fénelon, foncièrement secret, mystérieux, nuancé, en apparence ondoyant, subtil et même hautain, en fait, il faut le

reconnaître, d'une souplesse et d'une réelle habileté manœuvrière de dialecticien au cours des controverses.

Dans la lettre du 4 mai 1699, par laquelle le Pape Innocent XII répondait à l'acte de soumission de Fénelon au bref pontifical censurant 23 propositions extraites de son livre « les Maximes des saints > , il y a un mot qui paraît avoir été inaperçu par beaucoup et qui, me semble t-il, apporte une vive lumière sur la vraie personnalité de Fénelon. Le Pape, après avoir loué le zèle et la piété de Fénelon, rend un hommage émouvant à la «force d'âme » de Fénelon.

La force d'âme de Fénelon, sa noblesse d'âme, sa grandeur d'âme : voilà le trait fondamental qui explique en dernière analyse les trois principales étapes de sa vie.

 

 

Première étape: son séjour et son influence à la Cour de Versailles, ce qu'on pourrait appeler au grand sens du mot « la politique de Fénelon «  .

 

La légende a présenté Fénelon comme le prédécesseur des philosophes rationalistes du XVIIP siècle et le père spirituel de Jean-Jacques Rousseau, lequel d'ailleurs admirait beaucoup Fénelon. De là à le considérer comme le précurseur de la Révolution française, il n'y avait qu'un pas. Beaucoup l'ont franchi : Fénelon n'a-t-il pas été le contempteur et l'adversaire de la monarchie ?

 

 La vérité historique est toute différente. Nous ne pouvons imaginer ce qu'aurait été Fénelon s'il avait vécu

à la fin du XVIIIé siècle. Mais il a vécu à la fin du XVII et au début du XVIII. Or jamais Fénelon n’ a jais eu la moindre idée d’un changement de régime politique : il était attaché à la monarchie -et même et ceci est peut être la mise au point la plus originale du livre d'Agnès de la Gorce - en politique, bien loin d'être tourné vers l'avenir, il rêvait  au contraire d'un retour au passé. L'idéal de la royauté pour Fénelon, ce n'était pas la monarchie absolue Louis XIV, c'était la monarchie tempérée de saint Louis ou d'Henri IV. Lorsque, de Cambrai, il écrivit au duc de Bourgogne après cinq années de silence, ce fut pour lui donner ce conseil : « Enfant de Saint Louis, imitez votre père : soyez comme lui doux, humain, accessible, affable compatissant et libéral... » (p. 265, A. de la Gorce).

Lorsque, en 1711, Fénelon prépare avec ses chers amis, les de Chevreuse, dans le château de Picardie où il aimait aller prendre ses vacances, un vaste projet de réforme de, l'Etat qu'on a appelé les Tables de Chaulnes, c'est encore une monarchie tempérée, qui est envisagée, une monarchie purifiée, simplifiée dans les appareils de son gouvernement,, de son administration, de sa justice. Fénelon rêve d'une décentralisation, d'un affaiblissement des pouvoirs de l'Etat absolu pour fortifier les communautés naturelles, les familles.

 

            Ce qui est vrai en effet, c'est que Fénelon s'est dressé,-  et cela dès son séjour à la Cour de Versailles, - contre-. les abus de la Cour, les dépenses excessives, le cumul des prébendes. Et c'est bien là d'abord qu'apparaît sa forcé d'âme : il dénonce l'absolutisme royal, il est toujours prêt à défendre les franchises, les coutumes des provinces de l'ancienne France. Il reste terrien de race, de traditions sa famille remontait au-delà de l'an 1000.

 

Aussi Louis XIV le redoutait-il : certes ! il reconnaissait' la valeur du pédagogue, sa rectitude, sa dignité. Mais il ne l'aimait pas. D'abord parce qu'il flairait en lui le censeur  inflexible de l'Etat, et quand parut  « Télémaque » Louis XIV t` s'écria au sujet de Fénelon : mauvais esprit, mauvais cœur, « il a entrepris de décrier éternellement mon règne ». Ensuite parce que Fénelon avait une profonde influence sur Madame de Maintenon.

 

Il fallait un réel courage pour oser, à ce moment-là, critiquer les abus du régime. Louis XIV frappa d'ailleurs Fénelon de sévères sanctions : il l'enverra à Cambrai pour  l'exiler. A ce moment-là, c'était un exil que d'être nommé Archevêque de Cambrai. Cambrai n'était rattaché à la France que depuis 18 ans par la conquête des Pays-Bas. Fénelon y  arrivait aux yeux de son peuple comme frappé d'une disgrâce... le Roi lui refusera un jour l'autorisation de quitter le royaume pour aller lui-même plaider sa cause auprès pape dans l'affaire du quiétisme. Il le rayera de la liste de sa maison.           

 Or jamais, ni dans la période des critiques, ni dans mie de la disgrâce, jamais Fénelon ne s'est départi de son attachement au roi, de son respect pour son autorité. Ceux qui ne connaissent pas Fénelon estimeront qu'il y a là un double jeu. Pour nous, l'union du courage dans la dénonciation des abus du régime et de la fidélité des sentiments  à son roi nous manifeste la grandeur, la noblesse, la force d'âme de Fénelon.

 

 

 

Deuxième étape : l'affaire du quiétisme et de Madame Guyon, la spiritualité de Fénelon.

 

La légende ici est bien connue : Fénelon, apôtre de la sensibilité, peu sûr en doctrine, s'est laissé envoûter par me extravagante, fausse mystique et il a introduit le romantisme en religion.

 

Ici aussi la vérité historique est tout autre. Il n'y a eu, chez Fénelon, aucun naïf engouement pour Madame Guyon. Il a déclaré lui-même qu'il n'avait aucun goût naturel ni pour sa personne, ni pour ses écrits : il jugeait sévèrement certaines des expressions qu'elle employait et déclarait qu'elle ignorait la théologie scolastique.

 

Pourquoi donc Fénelon a-t-il soutenu Madame Guyon u moment où elle a été attaquée à la Cour,  jugée par Louis XIV  «  la plus grande folle de son royaume », rejetée par l'opinion publique, poursuivie par Bossuet ?

 

D'abord parce que Fénelon estimait que, malgré les erreurs d'expressions et aussi les imprudences et les outrances de Madame Guyon, son intention était droite et qu'elle aimait Dieu sincèrement et profondément.

 

Ensuite parce que tous deux se trouvaient liés dans la défense d'un commun idéal : il s'agissait de sauver une spiritualité, qui était dominée par l'amour de Dieu et des autres, et la recherche de la contemplation, à une heure ù le triomphe et les excès de la raison raisonnante risquaient d'anéantir cette sève mystique.

 

Enfin, Fénelon la défendra, se brouillera avec Bossuet an vieil ami de vingt années et alors à l'apogée de sa gloire à la Cour, parce qu'il estimait que cette femme était victime d'injustices, de calomnies. II a expliqué à son ami, duc de Chevreuse, dans une lettre admirable du 24 juillet 1696, que c'était pour lui une question d'honneur, de conscience, de charité et qu'une autre attitude aurait été lui une «  lâcheté ».

 

Quel est le contraire de la lâcheté ? C'est le courage , c'est la force d'âme, la noblesse d'âme. Fénelon nous,

donne, en cette circonstance douloureuse de sa vie, une nouvelle preuve qui n'a pas été comprise par beaucoup comme beaucoup n'ont pas compris la spiritualité Fénelon.

Pour eux, le mysticisme de Fénelon est du pur sentiment, une religiosité facile, qui plaît à la nature et conduit tout droit à un déisme vague et au culte de l'Etre suprême: tel que l'a pratiqué la Révolution.

 

La vérité est à l'opposé de cette nouvelle caricature.

 

La spiritualité de Fénelon est extrêmement rigoureuse et exigeante. «  Rigueur de charité » fait justement remarquer le dernier livre de Pierre Varillon,; exigences d'une foi très pure, d'une attitude d'adoration devant la grandeur et.l'Amour infini d'un Dieu, dont Fénelon a une très haute et très belle idée ; lutte impitoyable contre l'égoïsme, les recherches du moi.

 

La légende nous représentait un Fénelon mou, invert,ébré, rêveur, chimérique, morbide à force de subtilité : ce sont les expressions de Nisard, c'est la version du XIX siècle.

 

Le vrai visage de Fénelon, nous l'entrevoyons par les deux grands exemples qu'il nous a donnés dans la première et la deuxième étapes de sa vie : une âme noble, forte, courageuse, toute donnée à la vérité, à la charité, à son Dieu et aux autres.

 

 

 

Troisième étape : Enfin la troisième étape va mettre en lumière dans l'action ses qualités maîtresses : c'est son ministère pastoral à Cambrai.

 

Nouvelle légende : «  un Fénelon meurtri par l'humiliation, frêle de corps et qui toujours lamenta sa

« langueur » et n'aspirait en tout qu'au repos » (1).

Et voici le vrai visage. Pendant la dernière période de sa vie, il a accompli un labeur prodigieux. Il administra un grand diocèse, beaucoup plus vaste que celui d'aujourd'hui : le diocèse de Cambrai compte aujourd’hui'  450 paroisses, il en comptait alors 674. Il se prolongeait très loin en direction de Bruxelles. Frontières mouvantes d'ailleurs selon des hasards des guerres, ce qui compliquait singulièrement l’administration diocésaine. Ce diocèse, il l'a parcouru, visité se  mêlant de très près à la vie de son peuple, l'évangélisant sans cesse, le soutenant dans ses épreuves.

 

Non seulement il ne s'est pas laissé abattre par la souffrance, mais là encore il s'est montré le défenseur intrépide et courageux des droits et des libertés de son peuple, et cela auprès des représentants officiels du pouvoir royal.. Exemple : les habitants de Solesmes se plaignent qu'un ordre de l'intendant les oblige à réparer leurs chemins en plein hiver. Fénelon plaide leur cause auprès de l'intendant. Il protège partout les franchises locales des communes, des métiers et son peuple contre les « traitants qui le rançonnent.

En 1709, grande disette dans le diocèse. Les habitants souffrent de la misère. Et voilà que le Ministre veut leur imposer de contribuer au ravitaillement des troupes, elles mêmes épuisées faute de nourriture. Fénelon écrit directement au Ministre de la Guerre : « Il s'agit de la vie des peuples dont je suis le pasteur et dont je dois être le père ».

 

C’est l'heure du dévouement total où Fénelon apparaît dans  toute la force et la grandeur de son âme. Sa demeure  épiscopale avec ses caves et ses dépendances devient bientôt  l’abri de ceux qui n'en ont plus, comme il organisera les secours aux blessés de Malplaquet.

 

Et tandis qu'au plan pastoral il se montre le père de son peuple qu'il a conquis par sa bonté, sa simplicité sous son attitude de grandeur, il lutte vigoureusement contre le Jansénisme, qui a envahi son diocèse et lui paraît le péril  majeur pour l'Eglise de France.

 

I1 meurt le 7 janvier 1715, à l'âge de 64 ans après avoir servi, toute sa vie, sa patrie, I'Eglise, le Pape, son  diocèse de Cambrai auquel il laisse le noble exemple des plus  hautes vertus.

 

C'est pourquoi je pense qu'il n'était pas déplacé de présenter le vrai visage de Fénelon en cette séance annuelle de 1a Société d'émulation, qui a si souvent rendu hommage à  1'illustre Archevêque de Cambrai, mais aussi en présence de ces hommes et de ces femmes, qui ont eux-mêmes pratiqué  et souvent à un degré héroïque, les grandes vertus d’ardeur au travail, de conscience professionnelle, de dévouement aux autres exaltées par toute la doctrine et la vie de Fénelon.

 

 

(1) BLANCHET .Etudes, octobre 1951 : "Fénelon est-il le Renan du XIXéme siècle