1800 DISCOURS D UN SOUS PREFET

DISCOURS

PRONONCE PAR LE CITOYEN COUVREUR

 

Sous Préfet de l’arrondissement de Cambrai

Le 2 vendémiaire de l’an neuf de la République

À la cérémonie de la distribution des prix des écoles publiques et de la remise aux administrateurs des hospices et du bureau de bienfaisance d’un buste et du portrait de Fénelon

 

 

Citoyens,

 

Combien nos cœurs doivent être satisfaits au milieu des cérémonies touchantes que nous venons de célébrer ! Rendre. hommage à la mémoire d’un Prélat respectable dans une ville qu'il a longtemps édifié par l’exercice de toutes les vertus, couronner les talents, distribuer aux jeunes élèves. Des écoles  publiques la récompense de leurs travaux assidus, encourager leurs efforts, porter vos regards  vos espérances sur les progrès de  l’instruction publique : de quels objets précieux et importants, je suis chargé de vous entretenir.

  

Il existait, Citoyens, dans le musée de cette ville, un buste et un portrait de Fénelon; ils y étaient `placés comme monuments des arts, destinés a la-fois à consacrer les talents de l'artiste et la mémoire de l'homme célèbre dont ils nous conservaient l'image.

IL m'a paru que si le souvenir des vertus de Fénelon, la place distinguée que ses talents lui avaient assigné dans la littérature, lui méritaient partout des hommages publics ; la ville de Cambrai, qui eut le bonheur de le posséder long-teins, et qui est honorée par sa cendre, lui devait un hommage particulier. C'est dans cette intention que j'ai pris un arrêté pour confier aux Administrateurs des hospices et au Bureau de bienfaisance, le buste et le portrait de Fénelon. Le Préfet du Département s'est empressé d'approuver cet arrêté ; et la solennité dont les Administrateurs ont entouré la remise que nous venons de leur faire, prou­ve assez qu'ils ont bien apprécié le présent qui leur est fait.

Voilà donc cet ami de l'humanité dans le sein de sa famille, parmi ces citoyens géné­reux, dont l'occupation continuelle est de secourir l'indigence : cette ville se souvient encore que pauvre au milieu de

l'abondance, ce respectable Archevêque distribuait presque tout son revenu aux infortunés dont il 'était entouré ; que, pendant la disette, les bleds conservés dans ses greniers  furent partagés entre les indignes de la ville et des campa­gnes. Ah ! combien ma voix est faible, lors­qu'il s'agit de peindre la charité, la bienfaisance de Fénelon c'est à vous que je m'adresse, mânes de tant de malheureux qui, sans avoir la. triste consolation d'oser. vous plaindre, alliez verser dans le sein  de Fénelon votre honte et votre misère, et le trouvant toujours également  discret et charitable, en sortiez rassurés. sur votre honneur et  soulagés  de votre indigence : qu’au fond de vos  tombeaux ces cendres froides semblent, en. m’écoutant, se ranimer encore par la reconnaissance!,

Fénelon est l'homme qui, seul, peut-être,. A eu le privilège de réunir, les plus, beaux, et les plus heureux dons du génie, aux sentiments de l’âme la plus élevée, la plus sensible et la plus vertueuse.

Comme auteur de  Télémaque les premiers rangs de la gloire lui sont assurés dans la postérité ; il a ajouté à l'éclat des grands talents, le mérite des plus hautes vertus ; c'est plus qu'il n'en faut pour consacrer son nom  à l'amour et au respect, autant qu'à l’immortalité.

 

Serait-il nécessaire de citer quelques traits de sa vie ?

Je vous dirai qu'en 1709 ; l'armée de Flandres étant sans  magasins ; Fénelon donna l’exemple` â tout le  pays de fournir volontairement des bleds pour la subsistance des troupes et avança plusieurs fois des sommes considérables pour le prêt de ces mêmes troupes, quand l'argent manquait au trésor qui était à Cambrai.

Je vous dirai qu'après la bataille de Malplaquet il convertit son séminaire et son palais en un hôpital y recueillit le pauvre peuple  des campagnes que la guerre faisait réfugier dans ces murs ; et il était tellement aime et' respecté, que les armées des protestants étant entrées, dans  le Cambrésis, épargnèrent ses terres par la haute vénération qu’ils  avaient pour ses vertus. Le prince Eugène et les autres généraux ennemis lui envoyèrent des détachements pour garder ses prairies et ses bleds.

 

Ils firent même transporter et escorter jusqu'a Cambrai ses grains , de peur qu'ils ne fussent  enlevés par les fourrageurs de leur armée:, Lorsque les partis ennemis, apprenaient qu'il devait' faire quelque voyage dans son diocèse, ils lui mandaient qu'il n'avait pas besoin d' es­corte française, et qu'ils l'escorteraient -eux- mêmes; ce que faisaient en effet les  hussards des troupes impériales, tant, ajoute l'écrivain qui rapporté ces traits; la vraie vertu a d'empire sur tous -les esprits!

 

• Parlerai-je  dé son désintéressement ? « Il vaut mieux, répondit il à celui qui lui annonça l’incendie de sa bibliothèque que le feu ait pris à mes livres, qu’à la chaumière d’un pauvre laboureur »

 

Parlerai-je  de sa modestie ?, il suffit de citer, la condamnation  qu'il porta lui-même d'un, de  ses ouvrages aussitôt, qu'il fût condamné à Rome ce genre de triomphe, si glorieux pour sa mémoire prouve que l’élévation de l’âme et la générosité du cœur sont des ressources puissantes pour contenir l’amour propre et faire naitre la véritable gloire, du sein même de ce que les hommes vulgaires seraient tentés de regarder comme une humiliation

 

Je vous ai parlé de Fénelon comme d’un pontife vénérable, comme l’ami de l’humanité, voyez le à présent comme écrivain et comme littérateur ; écoutons La harpe sur le poème du Télémaque « 

 

« Quoique cet ouvrage, dit il semble écrit pour la jeunesse et particulièrement pout un prince, c’est pourtant le livre de tous les âges et de tous les esprits ? Jamais on n’a fait un plus bel usage des richesses de l’antiquité et des trésors de l’imagination ; Jamais la vertu n’emprunta pour parler aux hommes, un langage plus enchanteur et n'eut plus de droits  à notre amour. Là se fait sentir davantage ce genre d’éloquence qui est propre à Fénelon, cette onction pénétrante, cette élocution persuasive; cette abondance de sentiments qui se répand dans l’âme de l'auteur et qui passe dans la nôtre ».

Ses autres ouvrages, pour être moins. brillants, n'en sont pas moins précieux; ses œuvres philosophiques, ses dialogues sur- l'éloquence, son traité de l'édification 'des filles, ses réflexions sur la grammaire, la rhétorique, la poétique  et l'histoire  étaient destinés. pour l'éducation de cette jeunesse intéressante qu'il' était si capable de former; parce qu’il connaissait si bien le cœur humain.

 

Que la mémoire .de Fénelon soit donc à jamais révérée dans la ville de Cambrai : ah !' s'il était au milieu de nous, avec quels charmes  il parlera. à ces jeunes élèves auxquels nous venons de décerner des prix !  comme il sauroit toucher leurs âmes, encourager  leurs talens, les enflammer de la passion de la gloire et porter dans leurs cœurs, cette noble émulation qui fait tout entreprendre,' et qui presque toujours assure- les succès!

 

Ah ! Citoyens, j'invoque ici le .cœur et l'esprit, de Fénelon ; parlez, divin auteur de Télémaque, dites â ces jeunes élèves que nous venons de couronner, coin bien les talents sont précieux, combien est douce la jouissance que nous éprouvons  en  voyant leurs progrès, combien ils doivent être- flattés des applaudissements universels qui ont couvert la proclamation de leurs noms., avec quel courage ils doivent se livrer à de nouveaux travaux Dites-leur combien nous désirons que dans un an nous puissions admirer et proclamer de-nouvelles productions plus fortes et plus sublimes encore!

 

Dites à ces parents accourus en ce lieu pour voir célébrer, pour partager les triomphes de leurs enfants, qu'ils trouvent en cet instant, dans. Leurs cœurs émus, la plus douce récompense' de leurs soins !

Dites à ces instituteurs qui se dévouent avec tant de zèle à l'instruction des jeunes citoyens de cette commune, que les éloges donnés au succès des élèves réfléchissent tout entiers sur les maitres, que les témoignages de la satisfaction publique sont en ce jour lé prix de leurs soins assidus !

Dites enfin à Ces Administrateurs généreux, qui ont soutenu dans des temps difficiles

Amené à ce degré d'utilité publique les  établissements –confies à leur zèle qu’en u encourageant les talents et, les arts qu'en propageant l'instruction' de leurs jeunes concitoyens en leur  procurant les moyens de donner l’essor  à leur génie, ils ont bien mérité de la patrie et que si. Le contentement résultant de la certitude d’avoir utilement servi son pays n’était pas la plus flatteuse des récompenses pour un fonctionnaire public, ils la trouveraient dans les 'applaudissements universels de cette assemblée!

 

Et vous. Tous  Citoyens, qui ne voyez pas, sans un  sentiment: d'admiration et de plaisir ce qu'a fait, ce que peut faire encore cette jeunesse, espoir -de la, Patrie, vous appelez à. grands cris l'organisation de 'l'instruction, publique.

Ah ! N’en doutez-pas, vos vœux seront comblés ; l'instruction publique fixe aussi la sollicitude  du Gouvernement: il sait que la constitution  ne peut être solidement affermie que par des [institutions qui rendent chaque citoyen le défenseur des principes qui la fondent.

   La constitution a régénéré le gouvernement; nous avons, nous espérons de bonnes lois : ii tut actuellement que l'éducation régénère les hommes et leur donne de bonnes mœurs. En effet le Gouvernement et les hommes, les Lois et les moeurs, tout cela doit: marcher ensemble sans se heurter.

Croyez donc, Citoyens, que le Gouvernement s'empressera de secourir une générati6n naissante, que dans des temps, dont je veux: pourtant oublier le souvenir , on semblait avoir condamnée à l'ignorance , pour la ramener plus aisément sans doute à la servitude: croyez que le nouveau système d'instruction publique qui sera adopté par le Gouvernement, s'étendra jusques dans l'asile du pauvre, et lui fera sentir que loin d'être flétrissant, sa destinée est plus honorable encore s'il sait être utile et laborieux; car ,chez une nation libre , il n'y a de honteux que l'indigence des vertus.

Et quand autour de nous, je vois l'instruction publique totalement désorganisée, ne dois- je pas vous féliciter, Citoyens, d'avoir, au milieu de vous des instituteurs. Particuliers qui méritent la confiance et, et d'avoir conservé ces établissements où la jeunesse retrouve encore les premiers éléments de l'instruction et des Arts

Attendons, Citoyens, de la sagesse du Gou­vernement, le nouveau plan d'instruction pu­blique qui nous est promis, comptez alors sur la vigilance de vos magistrats pour fixer dans cette commune tout ce qu’il sera possible d’obtenir, eu égard à sa population importante et au goût que témoignent ses 'habitants pour les sciences et les beaux arts.

En cet instant le Gouvernement se doit tout entier à la gloire de nos armées , aux moyens de conquérir la paix. Ah ! J’ose en croire le vœu de mon cœur, cette paix tant désirée viendra bientôt réaliser toutes nos espérances : nos ennemis paraissent, dit-on, repousser nôs offres généreuses ; eh bien ! qu'ils apprennent que de nouveaux bataillons sont prêts à paraître pour la défense de nos droits et de notre Gouvernement ; qu'une jeu­nesse courageuse est prête à honorer -la mémoire des guerriers qui l’ont précédée en prenant leur place clans nos armées, prête enfin a continuer le cours de leurs victoires.

Ils existent encore ces héros que l'allemand étonné a vu sauter dans les redoutes de Gem mappes, a entendu crier dans les champs de Fleurus ces mots audacieux, point de retraite, a vu se précipiter sur le pont de Lody, et dans les plaines de Marino. -

La paix ou la victoire, et la paix par la victoire, voilà la destinée que fait briller à nos regards le Héros à qui le Peuple français a confié son gouvernement : puisse cette image du bonheur public, ajouter à notre respect, à notre attachement et à notre confiance !

 

 

 

 

 

 

 

 

Assocation loi 1901, déposé en sous-préfecture de Cambrai le 1er avril 1987
Association Recherche de Fénelon - 37 rue Saint Georges BP179 - 59403 Cambrai cedex - contact mail
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