La conservation de ce portrait dans l’actuel lycée Camille Desmoulins du Cateau-Cambrésis relève du miracle. Il était autrefois encastré au-dessus d’une cheminée, dans l’ancienne bibliothèque des régents de la Compagnie de Jésus, qui présidèrent aux destinées du Collège jusqu’en 1765. Il réussit à échapper aux destructions des guerres et des occupations, notamment en octobre 1918, quand le Collège, transformé en hôpital par les Allemands fut bombardé.
Exhumé d’une cave par un proviseur historien, il a été exposé dans le couloir du bâtiment administratif, mais dans des conditions peu satisfaisantes. Pourtant l’intérêt de sa conservation pour le patrimoine local représente bien plus que le simple respect de cette longue histoire et la curiosité que suscite toute peinture ancienne.
Fénelon est à sa place dans ce lycée, que les Catésiens s’obstinent à nommer « Collège », et sa présence a une valeur symbolique. L’érudit local Pierre Tison regrettait que l’on n’ait pas nommé le lycée du Cateau du nom de Fénelon, ce qui aurait été justifié à plus d’un titre.
La légende de Fénelon cultivée au XIXe siècle en fait l’archevêque de Cambrai le plus aimé et admiré, et son intérêt pour la pédagogie est bien connu. Le précepteur du dauphin qui a écrit pour l’éducation de ce dernier « Les aventures de Télémaque » et qui avait aussi rédigé « L’éducation des filles », et conseillé Madame de Maintenon pour le pensionnat de Saint-Cyr, a des idées en avance sur son époque, et aime cultiver les jeunes esprits. Pendant toute sa vie, il s’est intéressé aux jeunes et aux enfants, qu’il dirige avec rigueur, mais aussi avec indulgence et amour.
D’autre part, la création d’un Collège au Cateau, depuis longtemps espéré par les notables Catésiens afin que leurs fils puissent accéder à de belles carrières, a rencontré l’approbation et le soutien de Fénelon. Malheureusement, il ne peut voir la concrétisation de ce projet, l’un de ses derniers actes en tant que seigneur du Cateau, car il meurt le 7 janvier 1715.
La pose de la première pierre a lieu le 18 mars, sans cérémonie à cause du deuil.
Le récit du Docteur TISON sur le portrait de Fénelon (qui est alors âgé de 57 ans) conservé au lycée se fonde plus sur une interprétation subjective, que sur des preuves historiques. Mais sa sympathie évidente pour le prélat nous restitue de manière très vivante et émouvant le personnage de Fénelon, subtil et sensible.
Pour le conservateur départemental, le tableau date du XIXe siècle :
« Je ne pense pas qu’on puisse le dater du XVIIe siècle : un membre de la haute aristocratie, même en disgrâce, aurait eu les moyens de se payer les services d’un peintre un peu moins malhabile. D’autre part, on distingue sur la manche gauche des craquelures circulaires qui me semble caractéristiques des tableaux du XIXe siècle. Enfin, la lettre que Fénelon tient en main est parfaitement lisible : cela paraît typique de l’esprit historiciste du XIXe siècle, les gens de l’époque de Louis XIV ne s’attardaient pas à ce genre de détail anecdotique.
Il s’agit probablement d’une copie ou d’une œuvre peinte d’après une gravure, peut-être d’après Vivien comme le suggère l’article paru dans le bulletin de la Société Historique et Archéologique du Périgord … »
Jean-Pierre DELCOUR, courrier du 19 janvier 1997
Mais en l’absence d’une étude approfondie, aucune certitude ne peut être établie. L’hypothèse apportée par René FAILLE, érudit spécialiste de Fénelon est intéressante :
« Si le portrait aurait été peint en 1707, d’après la lettre, la tête a été refaite postérieurement par un autre peintre plus habile qui s’est inspiré de la gravure d’Audran d’après Vivien, de 1914. On remarque la médiocrité du premier peintre en regardant la main droite de Fénelon. »
René FAILLE, Iconographie de Fénelon, Société historique et archéologique du Périgord, 1991
Quoiqu’il en soit – et peut-être un jour une étude complète élucidera l’histoire de ce tableau – l’intérêt de cette œuvre n’est pas à chercher dans le domaine de l’art, mais elle symbolise le lien de Fénelon à sa seigneurie du Cateau, elle permet aussi de continuer à relier ce lieu d’éducation à son environnement.
Pour tous ceux qui auront la chance de côtoyer un jour ce tableau, enseignés et enseignants, Catésiens et touristes,
Christiane BOUVART
L'histoire d'une peinture conjointe à la rédaction d'une lettre
LE PORTRAIT DU SEIGNEUR DU CATEAU
... « Fénelon est représenté assis, en sa «librairie » du Palais du Cateau. II a une plume d'oie à la main, une autre est fichée dans l'écritoire. Une bibliothèque bourrée de livres forme le fond du tableau. L'Archevêque apparaît comme un homme déjà âgé, maigre, élancé, vêtu simplement: la soutane du matin, sous le rabat un ruban bleuté soutenant la croix pectorale, sans pierres précieuses ni émaux, celle qu'il portait toujours et qui est conservé à Cambrai.
Fénelon a terminé une lettre qu'il retient de ses doigts longs et fins, et qu'on a déchiffré: « Au Cateau, le 27 mai 1707. J'ai le coeur affligé, ma très chère fille... » Est-ce une lettre authentique ? - Oui. Inédite ? - Non. Le texte en a été retrouvé dans la correspondance de Fénelon ; elle était destinée à Mme de Montberon, épouse du lieutenant-général des Flandres, gouverneur de Cambrai, et traite du bon usage des « croix », du rôle de l'imagination qui double la souffrance et de l'attitude chrétienne dans l'épreuve en un esprit d'abandon à Dieu. Elle se termine par
« Bonjour, ma fille ». Elle fut donc écrite de grand matin, car l'heure exacte est parfois notée dans les lettres de Fénelon: « Cambrai, 6 h. 30. Bonjour », ou : « 9 heures du soir, Bonsoir, mon cher Fanfan ».
Le texte de cette lettre permet d'en préciser l'occasion. Fénelon, en sa tournée pastorale dans la région du Cateau, avait déjà écrit l'avant-veille à Mme de Montberon, grand-mère toujours inquiète et âme scrupuleuse. Le repos qu'elle n'avait pas goûté à l'abbaye de Saint Aubert, au « Gouvernement », résidence de son mari, elle espérait l'avoir trouvé chez les Dames de Prémy, religieuses gustines, en leur couvent d'un quartier de Cambrai. Mais une de ses amies, la marquise de Risbourg, avait eu la même idée qu'elle. Dame de Walincourt, village du Cambrésis, c'était là le plus modeste des titres de Mme de Risbourg, Grande
d'Espagne; elle était la femme de Guillaume IV, marquis de Risbourg, chevalier de la Toison d'Or, fils de Guillaume 111 qui avait défendu Valenciennes contre Louis XIV. Guillaume IV était au service de Sa Majesté Catholique Philippe V, comme gouverneur de Barcelone et vice-roi de Catalogne. Son importante épouse ameutait le couvent par son train de vie et ses exigences...
Fénelon s'efforçait de calmer Mme de Montberon, qui se croyait responsable du tumulte. Fénelon était l'ami de son mari le gouverneur, qui l'avait accueilli lors de son arrivée à Cambrai en 1695 ; il avait donné ses consolations à la comtesse lors de la mort de son fils unique, aux armées; il s'intéressait affectueusement à sa fille, devenue comtesse de Souastre de Bonnières, et à ses enfants, à la petite Mémy surtout, qui jouait si gentiment avec le manchon de l'archevêque.
En songeant à toutes ces circonstances, la scène qui du se passer ce 27 mai 1707 se reconstitue aisément. Une lettre vient de parvenir à Fénelon, relative aux difficultés qu'éprouve Mme de Montberon ; il y répond immédiatement. Le porteur se repose de sa course; il a des talents de portraitiste. Tandis que l'Archevêque rédige sa lettre, le messager trace un rapide croquis du prélat. Quel est ce peintre ? L'un des artistes qui, à Cambrai comme à Valenciennes, vivait des commandes des nobles familles ? On cite parmi eux Julien Watteau, cousin du célèbre Antoine Watteau. Le nom de l'auteur du tableau n'est pas connu ; quelque lettre inédite le révèlera peut-être un jour.
Voici le texte de la lettre à Mme de Montberon, dont on lit le début sur le tableau :
Au Cateau, le 27 mai 1707.
J'ai le coeur affligé, ma très chère fille, d'apprendre la peine où vous êtes, mais je vous conjure de ne point grossir vos croix par vos réflexions. La délicatesse et !a vivacité de votre amour-propre ne manqueraient pas de vous !es exagérer très dangereusement.
Ne prenez aucune résolution pour changer de demeure, n'écoutez pas même votre esprit là-dessus. Je serai dans fort peu de jours à Cambrai et nous verrons ce qu'il conviendra de faire.
En attendant, souffrez comme on souffre en purgatoire, sans repousser la souffrance pour se soulager, et sans l'augmenter en s'occupant de ce qui la cause.
Ne projetez rien, ne formez même aucune opinion, mais demeurez immobile sous la main de Dieu qui se cache sous celle des hommes.
La Croix diminue beaucoup quand on la porte avec cette simplicité; il y en a souvent plus de la moitié qui est de notre façon et non de celle de Dieu. Souffrez, mais ne vous faites pas souffrir.
S'il fallait tout quitter pour vous aller revoir, je n'y manquerais pas; mais il reste peu de temps et il serait fâcheux de manquer sitôt à des visites commencées si fard.
Ne vous embarrassez point de Mme de Risbourg, vous avez assez fait pour entrer dans ses vues; elle aurait tort de n'être pas contente, s! elle ne l'était pas, il faudrait demeurer en paix. Je ne saurais croire qu'elle ne le soit pas.
Bonjour, ma très chère fille.
L'original portait certainement l'habituel : " François, archevêque-duc de Cambrai », mais la signature ne figure pas dans le recueil des lettres de direction de Fénelon.
Cette lettre est en quelque sorte le c message du Cateau » : < Souffrez, mais ne vous faite pas souffrir ». L'imagination grossit les douteurs et les rend insupportables. L'esprit d'abandon aux desseins de la Providence, les calme, pacifie les âmes troublées.
Fénelon n'eut-il pas lui-même à cultiver cet abandon et ce calme pour conserver dans l'épreuve une souriante sérénité, un détachement confiant et patient ? ...
Pierre TISON Extrait de l'article: « Mgr de Fénelon, seigneur du Cateau-Cambrésis »
Revue du XVlle siècle, n° 12-13-14, 1951-1952