Le Fénelon du Cateau Cambresis

Une peinture originale
 

Le Lycée Camille Desmoulins a conservé un tableau représentant Fénelon, qui est actuellement accroché dans le couloir du bâtiment administratif.

Un article rédigé par Pierre TISON, érudit local, nous apporte quelques détails sur ce tableau. LE PORTRAIT DU SEIGNEUR DU CATEAU

 

 

            … « Fénelon est représenté assis, en sa « librairie » du Palais du Cateau. Il a une plume d’oie à la main, une autre est fichée dans l’écritoire. Une bibliothèque bourrée de livres forme le fond du tableau. L’Archevêque apparaît comme un homme déjà âgé, maigre, élancé, vêtu simplement :  la soutane du matin, sous le rabat un ruban bleuté soutenant la croix pectorale, sans pierres précieuses ni émaux, celle qu’il portait toujours et qui est conservé à Cambrai.

 

            Fénelon a terminé une lettre qu’il retient de ses doigts longs et fins, et qu’on a déchiffré : « Au Cateau, le 27 mai 1707. J’ai le cœur affligé, ma très chère fille… »  Est-ce une lettre authentique ? – Oui. Inédite ? – Non. Le texte en a été retrouvé dans la correspondance de Fénelon ; elle était destinée à Mme de Montberon, épouse du lieutenant-général des Flandres, gouverneur de Cambrai, et traite du bon usage des « croix », du rôle de l’imagination qui double la souffrance et de l’attitude chrétienne dans l’épreuve en un esprit d’abandon à Dieu. Elle se termine par : « Bonjour, ma fille ». Elle fut donc écrite de grand matin, car l’heure exacte est parfois notée dans les lettres de Fénelon : « Cambrai, 6 h. 30. Bonjour », ou : « 9 heures du soir, Bonsoir, mon cher Fanfan ».

 

            Le texte de cette lettre permet d’en préciser l’occasion. Fénelon, en sa tournée pastorale dans la région du Cateau, avait déjà écrit l’avant-veille à Mme de Montberon, grand-mère toujours inquiète et âme scrupuleuse. Le repos qu’elle n’avait pas goûté à l’abbaye de Saint-Aubert, au « Gouvernement », résidence de son mari, elle espérait l’avoir trouvé chez les Dames de Prémy, religieuses Augustines, en leur couvent d’un quartier de Cambrai. Mais une de ses amies, la marquise de Risbourg, avait eu la même idée qu’elle. Dame de Walincourt, village du Cambrésis, c’était là le plus modeste des titres de Mme de Risbourg, Grande d’Espagne ; elle était la femme de Guillaume IV, marquis de Risbourg, chevalier de la Toison d’Or, fils de Guillaume III qui avait défendu Valenciennes contre Louis XIV. Guillaume IV était au service de Sa Majesté Catholique Philippe V, comme gouverneur de Barcelone et vice-roi de Catalogne. Son importante épouse ameutait le couvent par son train de vie et ses exigences…

 

            Fénelon s’efforçait de calmer Mme de Montberon, qui se croyait responsable du tumulte. Fénelon était l’ami de son mari le gouverneur, qui l’avait accueilli lors de son arrivée à Cambrai en 1695 ; il avait donné ses consolations à la comtesse lors de la mort de son fils unique, aux armées ; il s’intéressait affectueusement à sa fille, devenue comtesse de Souastre de Bonnières, et à ses enfants, à la petite Mémy surtout, qui jouait si gentiment avec le manchon de l’archevêque.

 

            En songeant à toutes ces circonstances, la scène qui du se passer ce 27 mai 1707 se reconstitue aisément. Une lettre vient de parvenir à Fénelon, relative aux difficultés qu’éprouve Mme de Montberon ; il y répond immédiatement. Le porteur se repose de sa course ; il a des talents de portraitiste. Tandis que l’Archevêque rédige sa lettre, le messager trace un rapide croquis du prélat. Quel est ce peintre ? L’un des artistes qui, à Cambrai comme à Valenciennes, vivait des commandes des nobles familles ? On cite parmi eux Julien Watteau, cousin du célèbre Antoine Watteau. Le nom de l’auteur du tableau n’est pas connu ; quelque lettre inédite le révèlera peut-être un jour.

 

            Voici le texte de la lettre à Mme de Montberon, dont on lit le début sur le tableau :

 

Au Cateau, le 27 mai 1707.

 

            J’ai le cœur affligé, ma très chère fille, d’apprendre la peine où vous êtes, mais je vous conjure de ne point grossir vos croix par vos réflexions. La délicatesse et la vivacité de votre amour-propre ne manqueraient pas de vous les exagérer très dangereusement.

 

            Ne prenez aucune résolution pour changer de demeure, n’écoutez pas même votre esprit là-dessus. Je serai dans fort peu de jours à Cambrai et nous verrons ce qu’il conviendra de faire.

 

            En attendant, souffrez comme on souffre en purgatoire, sans repousser la souffrance pour se soulager, et sans l’augmenter en s’occupant de ce qui la cause.

 

            Ne projetez rien, ne formez même aucune opinion, mais demeurez immobile sous la main de Dieu qui se cache sous celle des hommes.

 

            La Croix diminue beaucoup quand on la porte avec cette simplicité ; il y en a souvent plus de la moitié qui est de notre façon et non de celle de Dieu. Souffrez, mais ne vous faites pas souffrir.

 

            S’il fallait tout quitter pour vous aller revoir, je n’y manquerais pas ; mais il reste peu de temps et il serait fâcheux de manquer sitôt à des visites commencées si tard.

 

            Ne vous embarrassez point de Mme de Risbourg, vous avez assez fait pour entrer dans ses vues ; elle aurait tort de n’être pas contente, si elle ne l’était pas, il faudrait demeurer en paix. Je ne saurais croire qu’elle ne le soit pas.

 

            Bonjour, ma très chère fille.

 

            L’original portait certainement l’habituel : « François, archevêque-duc de Cambrai », mais la signature ne figure pas dans le recueil des lettres de direction de Fénelon.

 

            Cette lettre est en quelque sorte le « message du Cateau » : « Souffrez, mais ne vous faite pas souffrir ». L’imagination grossit les douleurs et les rend insupportables. L’esprit d’abandon aux desseins de la Providence, les calme, pacifie les âmes troublées.

Fénelon n’eut-il pas lui-même à cultiver cet abandon et ce calme pour conserver dans l’épreuve une souriante sérénité, un détachement confiant et patient ? … »   

Pierre TISON

Extrait de l’article : « Mgr de Fénelon, seigneur du Cateau-Cambrésis »

Revue du XVIIe siècle, n° 12-13-14, 1951-1952

Assocation loi 1901, déposé en sous-préfecture de Cambrai le 1er avril 1987
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