SERMON FETE DE SAINTE THERESE
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Sur l' ardeur et les effets de son amour
envers Dieu.
C' est ainsi, mes frères, que parle Jérémie au nom
de Jérusalem, pour exprimer tout ce que cette
cité, devenue infidèle, ressent quand Dieu la
frappe pour la convertir. Il dépeint un feu
dévorant, mais un feu envoyé d' en haut, et que la
main de Dieu même allume de veine en veine pour
pénétrer jusqu' à la moelle des os ; c' est par ce
feu que Jérusalem doit être instruite et
purifiée. Le voilà ce feu qui brûle sans consumer,
et qui, loin de détruire l' ame, la renouvelle. Le
voilà ce feu de douleur et d' amour tout
ensemble : c' est lui que Jésus est venu apporter
sur la terre ; et que veut-il, sinon embraser tout
l' univers ? Thérèse, vous le sentez, il brûle votre
coeur, et votre coeur lui-même devient une
fournaise ardente. (...).
Considérons, mes frères, dans ce discours, ce
que le feu de l' amour divin a fait dans le coeur de
Thérèse, et ce que le coeur enflammé de Thérèse a
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fait ensuite dans toute l' église. Au dedans, ce feu
consume toute affection terrestre ; au dehors, il
éclaire, il échauffe, il anime. Venez donc, vous
tous, accourez à ce spectacle de la foi ; venez, et
voyez d' abord le martyre intérieur de Thérèse ;
puis admirez tout ce qu' elle a fait dès qu' elle est
morte à elle-même. Ainsi vous apprendrez, par son
exemple, et à mourir à vous-mêmes par le
recueillement, et à vous sacrifier courageusement à
Dieu dans l' action. Voilà tout le sujet de ce
discours.
ô sauveur qui l' avez instruite en la brûlant de
votre amour, brûlez nos coeurs, et nous serons
instruits comme elle ! Envoyez le feu de votre
esprit, et tout sera créé encore une fois, et vous
renouvellerez la face de la terre ! Que, de mes
entrailles, la céleste flamme s' épanche sur ma
langue, et de ma langue jusqu' au fond des coeurs !
Marie, c' est la gloire de votre fils que nous
demandons, intercédez pour nous ! (...).
Premier point.
Ce que Dieu prend plaisir à faire lui-même dans
les ames qu' il a scellées de son sceau éternel, il
prend aussi plaisir à le contempler, et il jouit de
la beauté de son ouvrage. Il regarde avec
complaisance sa grâce, qui, comme dit
saint Pierre, prend toutes les formes suivant les
coeurs où il la fait couler. Elle n' a pas moins
de variété que la nature dans tout ce qu' elle fait.
Où trouverez-vous sur la terre deux hommes qui se
ressemblent entièrement ? Les justes ne sont pas
moins différens entre eux que les visages
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des hommes ; et Dieu tire de ses trésors de
miséricorde de quoi former chaque jour l' homme
intérieur avec des traits nouveaux. ô si nous
pouvions voir cette variété de dons ! Nous les
verrons un jour dans le sein du père qui en est la
source. Cependant, pour nous cacher nous-mêmes
à nous-mêmes, Dieu enveloppe son ouvrage dans la
nuit de la foi ; mais cet ouvrage de la grâce
ne s' avance pas toujours régulièrement comme celui
de la nature. Il s' en faut bien, mes frères ; ce
n' est pas moi, c' est Thérèse qui fait cette belle
remarque ; il s' en faut bien que les ames ne
croissent comme les corps. L' enfant n' est jamais
un moment sans croître jusqu' à ce qu' il ait l' âge
et la taille de l' homme parfait ; mais l' ame,
encore tendre et naissante dans la piété,
interrompt souvent son progrès ; c' est
non-seulement par la diminution de tous les désirs
du vieil homme, mais souvent par l' anéantissement
du péché même, que Dieu lui fait trouver dans
l' humilité un plus solide accroissement.
Celle qui parle ainsi l' avoit senti, mes frères.
Vous l' allez voir pendant vingt ans qui tombe et
se relève, qui tombe encore, et se relève enfin
pour ne plus tomber. Vous allez voir un mélange
incompréhensible de foiblesse et de grâce,
d' infidélité et d' attrait à la plus haute perfection.
Dès sa plus tendre enfance, elle avoit goûté le
don céleste, la bonne parole, et la vertu du
siècle futur. Il me semble que je l' entends lisant
avec son jeune frère l' histoire des martyrs. à la
vue de l' éternité où ils sont couronnés, elle
s' écrie : quoi ! Toujours, toujours ! L' esprit du
martyre souffle sur elle ; elle veut s' échapper pour
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aller chez les Maures répandre son sang.
ô Thérèse ! Vous êtes réservée pour d' autres
tourmens, et l' amour sera plus fort que la mort
même pour vous martyriser.
Retenue par ses parens, elle bâtissoit de ses
propres mains, avec ce jeune frère, de petits
ermitages. Ainsi cette douce image de la vie
angélique des anachorètes dans le désert la
consoloit d' avoir perdu la gloire du martyre ; et
les jeux mêmes de son enfance faisoient déjà
sentir en elle les prémices du Saint-Esprit. Qui
ne croiroit, mes frères, qu' une ame si prévenue
sera préservée de la contagion ? Non, non, elle ne
le fut pas ; et c' est ici que commence le secret
de Dieu. La mère de Thérèse, quoique modeste,
lisoit les aventures fabuleuses, où l' amour
profane, revêtu de ce que la générosité et la
politesse mondaine ont d' éblouissant, fait oublier
qu' il est ce vice détestable qui doit alarmer la
pudeur. Le poison que la mère tenoit
inconsidérément dans ses mains, entra jusque dans
le coeur de la fille ; et les enchantemens du
mensonge lui firent perdre le pur goût de la
vérité. ô vous, qui voulez vous tromper
vous-mêmes par des lectures contagieuses, apprenez,
par ce triste exemple, que plus le mal est
déguisé sous un voile qui en ôte l' horreur, plus il
est à craindre ! Fuyez, fuyez ce serpent qui se
glisse sous l' herbe et parmi les fleurs !
à cette mère indiscrète succéda bientôt une
parente vaine, qui acheva de gâter son coeur. La
vanité, hélas ! Quel ravage ne fit-elle pas sur
toutes les vertus que la grâce du baptême venoit de
faire naître ! Est-ce donc là cette fille si
enflammée de
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l' amour du martyre, et dont tout le sang, jusqu' à
la dernière goutte, cherchoit à couler pour la foi ?
Maintenant la voilà pleine d' elle-même et des
désirs du siècle. ô Dieu patient ! ô Dieu
qui nous aimez, quoique nous rejetions votre amour,
et lorsque, ennemis de nous-mêmes aussi bien que
de notre bien, nous languissons loin de vous
dans les liens du péché ! ô Dieu ! Vous
l' attendiez cette ame infidèle, et, par une
insensible miséricorde, vous l' ameniez, les
yeux fermés, comme par la main, chez un oncle
plein de votre esprit. D' abord elle ne s' y engagea
que par complaisance ; car alors, éblouie par
l' espérance d' un époux mortel, elle marchoit, d' un
pas présomptueux, sur un sentier bordé de
précipices. Là, elle prit, sans savoir ce qu' elle
faisoit ; vous seul le saviez, Seigneur, vous qui
le lui faisiez faire ; elle prit les épîtres de
saint Jérôme ; elle lut, et sentit la vérité ; elle
l' aima, elle ne s' aima plus elle-même, et des
torrens de larmes amères coulèrent de ses yeux.
Qu' est-ce qui vous trouble, Thérèse ? De quoi
pleurez-vous ? Hélas ! Je pleure de n' avoir pas
pleuré assez tôt ; je m' afflige de ces
déplorables plaisirs qui ont enivré mon coeur. Les
ris du siècle me semblent une folie, et je dis à la
joie : pourquoi m' avez-vous trompée ?
Pour se punir d' avoir trop aimé le monde, elle se
condamne à ne le voir jamais. En un moment tous
ses liens se brisent, et elle se jette dans un
cloître. " alors, dit-elle, je sentis tous mes os
qui alloient se détacher les uns des autres,... etc. "
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ce sacrifice si douloureux fut béni d' en haut, et
la manne céleste coula sur elle dans le désert. à
peine lisoit-elle deux lignes pour se nourrir de la
parole céleste de la foi, que l' esprit, se
saisissant d' elle, livroit ses sens et les puissances
de son ame pour l' enlever hors de sa lecture.
Elle voyoit d' une vue fixe Jésus seul, et Jésus
crucifié. Sa mémoire se perdoit dans ce grand
objet, son entendement ne pouvoit agir, et ne
faisoit que s' étonner en présence de Dieu, abîme
d' amour et de lumière ; elle ne pouvoit ni
rappeler ses idées, ni raisonner sur les mystères ;
nulle image sensible ne se présentoit ordinairement
à elle ; seulement elle aimoit, elle admiroit
en silence : elle étoit suspendue, dit-elle, et
comme hors d' elle-même.
ô hommes dédaigneux et incrédules, qui osez
tout mesurer à vos courtes spéculations ; ô vous qui
corrompez les vérités mêmes que Dieu nous fait
connoître, et qui blasphémez les mystères
intérieurs que vous ignorez ; taisez-vous, esprits
impies et superbes ; apprenez ici que nul ne peut
sonder les profondeurs de l' esprit de Dieu, si ce
n' est l' esprit de Dieu même.
à cette oraison éminente furent ajoutées les plus
rudes croix. Plusieurs maladies mortelles vinrent
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fondre sur ce corps exténué ; elle ressemble à
l' homme de douleurs, et elle est écrasée comme lui
dans l' infirmité. Pendant une paralysie de trois
ans, où l' on croit à toute heure qu' elle va
expirer, elle lit le commentaire de saint Grégoire
sur le livre de Job, dont elle représente la
patience, et dont elle souffre toutes les peines.
à ce coup ne croiriez-vous pas que le vieil homme
va succomber, et que la grâce s' affermit déjà sur
les ruines de la nature ? Tremblez, ames foibles ;
tremblez encore une fois, mes frères. Thérèse
ne s' élève si haut, que pour faire une plus grande
chute ; et cet aigle qui fendoit les airs pour
s' élever jusqu' aux nues, et dont le vol étoit si
rapide, s' appesantit peu à peu vers la terre.
D' abord ce n' est qu' une conversation innocente ;
mais la plus innocente conversation cesse de l' être
dès qu' elle dissipe et qu' elle amollit ; et une
vierge, épouse du sauveur, ne doit penser qu' à ce
qui peut plaire à l' époux, pour être sainte de corps
et d' esprit. ô insensible engagement dans une vie
lâche, qu' on craint toujours trop tard, combien
êtes-vous plus à craindre que les vices les plus
grossiers ! Thérèse, qui dans sa ferveur ne
pouvoit se résoudre à craindre, tombe dans un
relâchement où elle n' ose plus espérer. Jusques à
quand, ô vierge d' Israël, serez-vous errante et
vagabonde loin de l' époux ? Vous le fuyez, mais il
vous poursuit par une secrète miséricorde. Vous
voudriez pouvoir l' oublier ; mais, avouez-le, il
vous est dur de résister à sa patience et à son
amour. Hélas ! S' écrie-t-elle, mon plus cruel
tourment étoit de sentir la grâce de
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Dieu malgré mon infidélité, et de voir qu' au lieu
de me rebuter, il m' attiroit encore pour
confondre mon ingratitude. Je ne pouvois être en
paix sans me recueillir, et j' avois honte de me
recueillir, à cause du superflu et des amusemens
auxquels je tenois encore.
Le voilà, mes frères, ce feu jaloux et vengeur
que Dieu allume quelquefois dès cette vie ; ce
purgatoire intérieur de l' ame, qui la ronge, qui la
persécute, et qui lui fait ressentir une ardeur si
cuisante, jusqu' à ce qu' il ait consumé tout ce qui
est terrestre. L' ame, dit-elle, est dans ce feu, sans
savoir quelle en est l' origine, ni qui l' allume,
ni par où en sortir, ni comment l' éteindre ; et
c' est comme une espèce d' enfer.
En cet état, elle se croit indigne de prier ; et
quoiqu' elle conseille l' oraison à son père, elle
n' ose plus y puiser elle-même la joie de son
Dieu. Jusque là, dans toutes ses fragilités, elle
avoit dit au fond de son coeur : béni soit Dieu,
qui n' a ôté de moi ni sa miséricorde, ni mon
oraison ! Mais à ce coup l' esprit qui gémit dans
les enfans de Dieu par des gémissemens
ineffables, s' éteint en elle. Le voilà tombé cet
astre qui brilloit au plus haut des cieux. Un an
entier se passe, sans qu' elle se rapproche de
Dieu. ô époux des ames, voici ce vous avez dit
par la bouche d' un de vos prophètes, et je ne puis
le répéter sans tressaillir de joie : l' épouse qui,
parmi les hommes, a abandonné son époux,
reverra-t-elle encore son époux revenir à elle ?
Non, non, elle lui est infidèle, son coeur est
corrompu. Et néanmoins, ajoutez-vous, Seigneur,
ô vierge d' Israël, ô mon épouse, quoique
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tu aies livré ton coeur aux créatures, quoique tu
sois ingrate et infidèle, quoique je sois jaloux,
reviens, et je te recevrai !
Thérèse lut les confessions de saint Augustin, où
Dieu a donné, pour la suite de tous les siècles, une
source inépuisable de consolations aux ames les plus
pécheresses. Accourez-y avec Thérèse, vous tous qui
sentez aujourd' hui la plaie de votre coeur !
Augustin, tiré des profondeurs de l' abîme, ne
peut néanmoins entièrement apaiser la crainte de
Thérèse. L' exemple d' aucun saint, disoit-elle, ne
doit me rassurer ; car je ne puis en trouver aucun
dont les infidélités aient été aussi fréquentes
que les miennes. Le voilà, mes frères, le fruit
de ses chutes qui nous ont tant de fois étonnés.
Vous le comprenez maintenant le conseil de Dieu,
qui creuse dans le coeur de Thérèse cet abîme
d' humiliation, pour y poser l' inébranlable
fondement d' un édifice qui s' élèvera jusqu' au
ciel au milieu des extases, où il ouvrira son sein à
Thérèse, et où il se plaira aussi à lui
découvrir la place qu' elle a méritée dans l' étang
de soufre et de feu.
Dix-huit ans s' étoient passés au milieu de sa
solitude dans ce feu dévorant de la peine
intérieure qui purifie l' ame en la détournant sans
cesse contre elle-même. Mon coeur, dit-elle, étoit
sans cesse déchiré. Aux craintes du dedans se
joignirent les combats du dehors ; les dons
intérieurs augmentèrent en elle. De cette oraison
simple où elle étoit déjà, Dieu l' enlève jusque
dans la plus haute contemplation ; elle entre
dans l' union où se commence le mariage virginal de
l' époux avec l' épouse ; elle est toute à lui, il
est tout
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à elle. Révélations, esprit de prophétie, visions
sans aucune image sensible, ravissemens, tourmens
délicieux, comme elle le dit elle-même, qui lui
font jeter des cris mêlés de douleur et de joie,
où l' esprit est enivré, et où le corps succombe,
où Dieu lui-même est si présent, que l' ame
épuisée et dévorée tombe en défaillance, ne pouvant
sentir de près tant de majesté ; en un mot, tous
les dons surnaturels découlent sur elle. Ses
directeurs d' abord se trompent. Voulant juger de ses
forces pour la pratique des vertus par le degré de
son oraison, et par le reste de foiblesse et
d' imperfection que Dieu laissoit en elle pour
l' humilier, ils concluent qu' elle est dans une
illusion dangereuse, et ils veulent l' exorciser.
Hélas ! Quel trouble pour une ame appelée à la plus
simple obéissance, et menée, comme Thérèse, par la
voie de la crainte, lorsque elle sent tout son
intérieur bouleversé par ses guides ! J' étois,
dit-elle, comme au milieu d' une rivière, prête à me
noyer, sans espérance de secours. Elle ne sait plus
ce qu' elle est, ni ce qu' elle fait quand elle prie.
Ce qui faisoit sa consolation depuis tant
d' années, fait sa peine la plus amère. Pour obéir,
elle s' arrache à son attrait ; mais elle y retombe,
sans pouvoir ni en sortir ni se rassurer. Dans ce
doute, elle sent les horreurs du désespoir ; tout
disparoît, tout l' effraie, tout lui est enlevé. Son
Dieu même, en qui elle se reposoit si doucement,
est devenu un songe pour elle. Dans sa douleur, elle
s' écrie, comme Madeleine : ils me l' ont
enlevé, et je ne sais où ils l' ont mis .
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ô vous, oints du Seigneur, ne cessez donc jamais
d' apprendre, par la pratique de l' oraison, les plus
profondes et les plus mystérieuses opérations de la
grâce, puisque vous en êtes les dispensateurs. Que
n' en coûte-t-il pas aux ames que vous conduisez,
lorsque la sécheresse de vos études curieuses, et
votre éloignement des voies intérieures, vous font
condamner tout ce qui n' entre point dans votre
expérience ! Heureuses les ames qui trouvent
l' homme de Dieu, comme Thérèse trouva enfin les
saints François De Borgia et
Pierre D' Alcantara, qui lui aplanirent la voie
par où elle marchoit ! Jusque alors, dit-elle,
j' avois plus de honte de déclarer mes révélations,
que je n' en aurois eu de confesser les plus grands
péchés. Et nous aussi, mes frères, aurons-nous
honte de parler de ces révélations, dans
un siècle où l' incrédulité prend le nom de sagesse ?
Rougirons-nous de dire à la louange de la grâce ce
qu' elle a fait dans le coeur de Thérèse ? Non, non,
tais-toi, ô siècle, où ceux mêmes qui croient
toutes les vérités de la religion, se piquent
de rejeter sans examen, comme fables, toutes les
merveilles que Dieu opère dans ses saints. Je sais
qu' il faut éprouver les esprits, pour voir s' ils
sont de Dieu. à dieu ne plaise que j' autorise
une vaine crédulité pour de creuses visions ! Mais
à dieu ne plaise que j' hésite dans la foi quand
Dieu se veut faire sentir ! Celui qui répandoit
d' en haut, comme par torrens, les dons miraculeux
sur les premiers fidèles, en sorte qu' il falloit
éviter la confusion parmi tant d' hommes inspirés,
n' a-t-il pas promis de répandre son esprit
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sur toute chair ? N' a-t-il pas dit, sur mes
serviteurs et sur mes servantes ? Quoique
les derniers temps ne soient pas aussi dignes que
les premiers de ces célestes communications,
faudra-t-il les croire impossibles ? La source en
est-elle tarie ? Le ciel est-il fermé pour nous ?
N' est-ce pas même l' indignité de ces derniers
temps qui rend ces grâces plus nécessaires, pour
rallumer la foi et la charité presque éteintes ?
N' est-ce pas après ces siècles d' obscurcissement,
où il n' y a eu aucune vision manifeste, que Dieu,
pour ne se laisser jamais lui-même sans
témoignage, doit ramener enfin sur la terre les
merveilles des anciens jours ? Hé ! Où en est-on,
si on n' ose plus, dans l' assemblée des enfans de
Dieu, publier les dons de leur père ? Pourquoi
ce ris dédaigneux, hommes de peu de foi, quand on
vous raconte ce que la main de Dieu a fait ?
Malheur à cette sagesse charnelle qui nous
empêche de goûter ce qui est de l' esprit saint !
Mais que dis-je ? Notre raison est aussi foible
que notre foi même. N' y a-t-il donc qu' à refuser
de croire, pour s' ériger en esprit fort ? N' est-on
pas aussi foible et aussi aveugle en ne pouvant
croire ce qui est, qu' en supposant ce qui n' est
pas ? Le seul mot de miracle et de révélation
vous choque, ô foibles esprits qui ne savez pas
encore combien Dieu est grand, et combien il
aime à se communiquer aux simples avec simplicité !
Devenez simples, devenez petits, devenez enfans ;
abaissez, abaissez-vous, ames hautaines, si vous
voulez entrer au royaume de Dieu. Cependant
taisez-vous ; et loin de douter des
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grâces que Thérèse a reçues en nos jours, pensez
sérieusement à faire qu' elles rejaillissent
jusque sur vous.
Si votre fragilité vous décourage, si vous êtes
tentés de désespoir à cause de l' abus de tant de
grâces méprisées ; jetez les yeux sur cet exemple
consolant, sur Thérèse tant de fois infidèle, et
qui tant de fois a contristé le Saint-Esprit. Si
votre coeur est partagé entre Dieu et le monde,
regardez encore Thérèse, qui sentit si
long-temps en elle le même partage. Qui
cherchez-vous dans ce partage de vos affections ?
Vous craignez, avouez-le de bonne foi, une vie
triste et malheureuse en vous donnant sans réserve
à Dieu. ô hommes tardifs et pesans de coeur pour
croire les mystères de Dieu ! Hé ! Ne voyez-vous
pas, et ne sentez-vous pas que c' est ce partage
même, cette réserve des joies mondaines, qui vous
ôte la paix, et qui commence dès cette vie votre
éternel malheur ?
Ainsi vous prenez pour remède le poison même.
Malheureux, et dignes de l' être, vous ne goûtez
librement ni les plaisirs de la terre, ni les
consolations d' en haut. Rebutés de Dieu et du
monde, et déchirés tout ensemble par vos passions
et par vos remords ; portant en esclaves le joug
rigoureux de la loi divine, sans l' adoucissement
de l' amour ; en proie à la tyrannie du siècle et à
la crainte des jugemens éternels de Dieu : lâches,
vous soupirez dans votre esclavage, et vous
craindriez de le rompre ! Vous savez où est la
source du vrai bonheur, et vous n' osez vous y
plonger ! Ah ! Insensés ! Que faites-vous ? Quel
jugement pend sur votre tête ! Qui me donnera des
paroles pour l' exprimer ? Il me semble que
j' entends
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celles de Thérèse qui vous parle, et qui vous dit
encore ce qu' elle disoit après que Dieu lui eut
montré les peines éternelles : que ne pouvez-vous,
s' écrioit-elle, verser des ruisseaux de larmes, et
pousser des cris jusque aux extrémités de la terre,
pour faire entendre au monde son aveuglement !
Elle avoit passé, mes frères, environ vingt ans
dans ce partage et dans ce trouble où vous vivez ;
jamais personne ne sut mieux qu' elle ce qu' il en
coûte pour vouloir être encore à soi et aux
créatures, quand Dieu nous veut sans réserve à lui.
Ici je ne parle point pour Dieu ; écoutez-moi, je
ne parle que pour vous-mêmes, et pour vous-mêmes,
non par rapport à la vie future, mais par rapport à la
présente. Voulez-vous être heureux, et l' être dès à
présent ? Ne ménagez rien, ne craignez pas de trop
donner en donnant tout ; jetez-vous, les yeux fermés,
entre les bras du père des miséricordes et du Dieu
de toute consolation : plus vous ferez pour Dieu,
plus il fera pour vous.
ô ! Si vous compreniez combien il est doux de le
goûter, quand on ne veut plus goûter que lui seul,
vous jouiriez du centuple promis dès cette vie ; votre
paix couleroit comme un fleuve, et votre justice
seroit profonde comme les abîmes de la mer.
Thérèse, qui avoit été si long-temps malheureuse
comme vous, tandis qu' elle vouloit encore quelque
bonheur sensible ici-bas, commence à être dans la
paix et dans la liberté, dès qu' elle achève de se
perdre en Dieu. Hâtons-nous, mes frères,
hâtons-nous de la considérer dans ce second état de
vie, où, étant morte à elle-même intérieurement,
elle fait au dehors de si grandes oeuvres.
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Second point.
Pour bien comprendre la différence de ces deux
états, dont l' un est un état de peine intérieure qui
purifie Thérèse, et l' autre, un état de paix où elle
est intimement unie avec Dieu ; rappelez, mes
frères, ce qu' elle dit de ce feu qui ronge l' ame
infidèle : " on ne sait ni qui l' allume, ni par où
en sortir,... etc. "
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Dieu met au coeur de Thérèse le désir de la
réforme de son ordre selon la règle primitive, sans
mitigation, et selon les statuts du
cardinal Hugues De Sainte-Sabine, confirmés
par le pape Innocent Iv. La réforme d' un ordre
ancien, combien, mes frères, est-elle plus
difficile que la fondation même d' un ordre
nouveau ! Il n' est pas question de semer,
d' arroser, de faire croître les jeunes plantes
encore tendres ; il s' agit de plier les tiges dures
et tortueuses des grands arbres. Elle soutient
tout à la fois les contradictions et des supérieurs
de l' ordre, et de ses propres directeurs, et des
évêques, et des magistrats de toutes les villes.
Quelle est donc cette fille que rien ne peut
décourager ? C' est, dit-elle, une pauvre carmélite
chargée de patentes, et pleine de bons désirs. Sans
appui, sans maison, sans argent, elle passe de tous
côtés pour une insensée. En effet, elle doit
paroître telle aux yeux des sages de la terre, et
il n' y a que l' inspiration qui la puisse justifier.
Mais le monde, vous le savez, mes frères, ne peut
ni recevoir ni reconnoître l' esprit dont elle est
animée. Cet esprit qui la pousse, tend également
à établir l' oeuvre par elle, et à se servir de
l' oeuvre pour la crucifier. D' abord rien ne lui
paroît difficile ; et Dieu lui fait sentir une
telle certitude pour le succès, qu' elle espère contre
toute espérance, et qu' elle commence par des
engagemens. Mais à peine est-elle engagée, que
Dieu se retire. Le ciel, si pur et si serein pour
elle, s' obscurcit tout-à-coup ; elle ne voit plus
autour d' elle que nuages, qu' éclairs, que
renversemens causés par l' orage. Mais, immobile
comme la montagne sainte de Sion, elle oppose un
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front tranquille à tous les coups de la tempête. La
voyez-vous, mes frères, qui marche de ville en
ville, dans une rude voiture, presque toujours
accablée de maladies, dans les rigueurs des saisons,
et parmi des accidens périlleux ? On ne peut lire
l' histoire de ses fondations, qu' elle a écrite si
naïvement et avec tant de vivacité, sans se
représenter les travaux, les fatigues et les
dangers des apôtres pour planter la foi.
Entrant dans les villes, après tant de peines,
semblable au fils de l' homme, elle n' y trouve pas où
reposer sa tête. N' importe, elle se couche sur la
paille, couverte de son manteau ; elle espère en
silence, et son espérance n' est jamais confondue.
Quand Dieu ouvre les coeurs des habitans des
villes pour lui donner quelques secours, elle dit à
ses filles : on nous ravit la pauvreté qui étoit
notre trésor. Hélas ! Lui répondent ses filles,
étonnées de cette diminution de pauvreté qui leur
paroît déjà une abondance, nous ne sommes plus
pauvres !
à ce propos, mes frères, écoutez-la elle-même
qui se rend avec simplicité un grand témoignage :
" Dieu m' est témoin, dit-elle, que je n' ai jamais
refusé aucune fille, faute de biens : ... etc. "
ces travaux furent sans relâche pendant le reste
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de sa vie. Trente-deux monastères dans les
principales villes d' Espagne ont été l' ouvrage de
ses mains, qu' elle a eu la joie de voir avant de
mourir ; et le roi Philippe Ii, admirant ses
vertus, recevoit avec respect les lettres qu' elle lui
écrivoit pour l' engager à protéger son ordre.
Voilà, mes frères, ce que la sagesse mondaine, à
qui l' esprit évangélique paroît une folie, n' auroit
osé penser. Voilà ce que les richesses mêmes des
grands de la terre n' auroient pu faire. Thérèse
marchant de ville en ville, la croix en main pour
toute possession et pour tout appui, l' a accompli
aux yeux de ces faux sages, pour les confondre
par ses bienheureuses folies.
Mais étoient-ce là des communautés formées à la
hâte, et composées sans choix ? Non, non, c' étoient
les anges de la terre, qui ne tenoient rien
d' ici-bas ; des vierges de corps et d' esprit, qui
suivoient l' agneau partout où il va, jusque dans
les plus âpres sentiers de la pénitence. Leur
ferveur ajouta même plusieurs pratiques à la
sévérité de leur règle. Les dons surnaturels
étoient fréquens dans toutes ces maisons ; croyez
Thérèse même qui nous l' assure. Quoique elle
fût si expérimentée dans la perfection, et si
jalouse de celle de ses filles, on la voit, dans ses
écrits, toujours étonnée de leurs oraisons et de
leurs vertus.
Ici les hommes, sans rougir, marchent
humblement sur les traces des filles. Je les vois,
les Antoine De Jésus, les Jean De La Croix,
ces hommes dont le ciel avoit enrichi l' Espagne
au siècle passé ; je les vois devenir enfans aux
pieds de Thérèse leur mère. C' est elle qui les
conduit comme par la main pour la réforme
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de leur ordre, et ils recueillent dans leur sein
enflammé les paroles de sagesse qui découlent de sa
bouche. D' une source si pure, les ruisseaux de
grâce s' épanchent dans toute l' église ; de
l' Espagne ils vont inonder les autres royaumes.
ô église de France, dès le commencement de ce
siècle, on vous voit soupirer après cette nouvelle
bénédiction, et vous en voyez, comme anges du
Seigneur, traverser les Pyrénées pour nous
apporter ce trésor ! Heureux ceux à qui nous devons
les filles de Thérèse ! Heureuses tant de villes
où la puissante main de Dieu les a multipliées !
Soyez à jamais, ô filles d' une telle mère, la
bonne odeur de Jésus-Christ, et la consolation de
toute l' église. Et vous, ô grand monastère, féconde
tige, qui avez poussé tant de rejetons pour orner
notre terre, et pour y faire fleurir toutes les
vertus, soyez d' âge en âge, et de siècle en siècle,
la gloire d' Israël et la joie des enfans de Dieu !
Que les temps, qui ruinent les plus solides
ouvrages, ne fassent que vous rendre plus
vénérable ; que vous portiez dans votre sein, comme
dans un asile sacré, les ames tendres qui viennent
s' y réfugier, et que vous couvriez encore de votre
ombre tout ce qui espère en Dieu autour de vous !
Que vos oraisons nourries encore par le jeûne, pour
parler comme Tertullien, soient comme un encens
qui monte sans cesse jusqu' au trône de la grâce !
Que la mortification de tous les sens facilite
ici le recueillement, ou plutôt que le
recueillement et la sévère jalousie de l' ame contre
elle-même pour se réserver toute à l' époux, fasse la
vraie mortification !
Peuple fidèle qui m' écoutez, ce n' est plus moi qui
dois vous parler de Thérèse ; il faut que je me
taise,
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et que ses oeuvres seules la louent. Jugez d' elle
par ce qu' elle a fait, et que Dieu met
aujourd' hui au milieu de vous. Les voilà les filles
de Thérèse ; elles gémissent pour tous les
pécheurs qui ne gémissent pas, et ce sont elles
qui arrêtent la vengeance prête à éclater. Elles
n' ont plus d' yeux pour le monde, et le monde n' en a
plus pour elles. Leurs bouches ne s' ouvrent plus
qu' aux sacrés cantiques ; et hors des heures des
louanges, toute chair est ici en silence devant
le Seigneur. Les corps tendres et délicats y portent
jusque dans l' extrême vieillesse, avec le cilice, le
poids du travail.
Ici ma foi est consolée ; ici on voit une noble
simplicité, une pauvreté libérale, une pénitence
gaie, et adoucie par l' onction de l' amour de Dieu.
Seigneur, qui avez assemblé vos épouses sur la
montagne, pour faire couler au milieu d' elles un
fleuve de paix, tenez-les recueillies sous l' ombre
de vos ailes ; montrez au monde vaincu celles qui
l' ont foulé aux pieds. Hélas ! Ne frappez point la
terre, tandis que vous y trouverez encore ce
précieux reste de votre élection.
Mais plutôt m' oublier moi-même, que d' oublier
jamais ces livres si simples, si vifs, si naturels,
qu' en les lisant on oublie qu' on lit, et qu' on
s' imagine entendre Thérèse elle-même ! ô qu' ils
sont doux ces tendres et sages écrits, où mon ame a
goûté la manne cachée ! Quelle naïveté, mes
frères, quand elle raconte les faits ! Ce n' est pas
une histoire, c' est un tableau. Quelle force pour
exprimer ses divers états ! Je suis ravi de voir
que les paroles lui manquent, comme à saint Paul,
pour dire tout ce qu' elle sent. Quelle foi vive !
Les cieux lui sont ouverts, rien ne
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l' étonne, et elle parle aussi familièrement des plus
hautes révélations, que des choses les plus
communes. Assujettie par l' obéissance, elle parle
sans cesse d' elle, et des sublimes dons qu' elle a
reçus, sans affectation, sans complaisance, sans
réflexions sur elle-même : grande ame, qui se
comptant pour rien, et qui, ne voyant plus que
Dieu seul en tout, se livre sans crainte elle-même
à l' instruction d' autrui. ô livres si chers à tous
ceux qui servent Dieu dans l' oraison, et si
magnifiquement loués par la bouche de toute
l' église, que ne puis-je vous dérober à tant
d' yeux profanes ! Loin, loin, esprits superbes et
curieux, qui ne lisez ces livres que pour tenter
Dieu, et pour vous scandaliser de ses grâces !
Où êtes-vous, ames simples et recueillies, à qui
ils appartiennent ? Mais que vois-je, que vois-je
de tous côtés, mes frères, sinon des chrétiens
aliénés de la voie de Dieu ? L' esprit de prière
n' est plus sur la terre. Où est-ce que nous le
trouverons ? Sera-ce dans ces hommes si pleins
d' eux mêmes et du monde, qu' ils sont toujours
vides de Dieu ? Quel est donc, mes frères, le grand
péché qui est la source de tous les autres, et qui
couvre la face de la terre d' un déluge de maux ?
Vous me direz, c' est l' impureté, c' est l' avarice,
c' est l' ambition. Non, non, mes frères ; c' est la
dissipation seule qui produit ces crimes et tous
les autres. Il n' y a plus d' homme sur la terre, qui
pense, retiré en lui-même au fond de son coeur. Non,
non, il n' y en a plus. Tous pensent selon que la
vanité égare leurs pensées ; tous pensent hors
d' eux-mêmes, et le plus loin d' eux qu' il leur est
possible. Quelques-uns s' appliquent à régler
leurs moeurs ; mais c' est commencer
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l' ouvrage par le dehors ; mais c' est couper les
branches du vice, et laisser la tige qui repousse
toujours. Voulez-vous couper la racine ? Rentrez
au dedans de vous-mêmes, réglez vos pensées et
vos affections, bientôt vos moeurs se régleront
comme d' elles-mêmes. Attaquez cette dissipation,
qui ne sauroit être innocente, puisque elle ouvre
votre coeur, comme une place démantelée, à toutes
les attaques de l' ennemi. Ne me dites pas : je
récite des prières. Est-ce le sacrifice de votre
coeur, ou celui de vos lèvres que Dieu demande ?
ô juifs, qui portez indignement le nom de
chrétiens ! Si la prière intérieure ne se joint
aux paroles que vous prononcez, votre prière est
superstitieuse, et vous n' êtes point adorateurs
en esprit et en vérité. Vous ne priez pas, mais
vous récitez des prières, comme dit saint Augustin :
voulez-vous que Dieu vous écoute, si vous ne vous
écoutez pas vous-mêmes ?
Oserez-vous alléguer vos occupations pour vous
dispenser de prier ? Malheureux, qui oubliez ainsi
l' unique nécessaire pour courir après des
fantômes ! Les faux biens que vous cherchez
s' enfuient, la mort s' avance. Direz-vous donc
aussi au Dieu vivant, dans les mains de qui vous
allez tomber : je n' ai pu penser ni à votre gloire
ni à mon salut, parce que je leur ai préféré les
songes inquiets de ma vie ? Et ne savez-vous pas,
ô hommes insensés et ennemis de vous-mêmes, que
c' est par le recueillement que l' on se met en
état d' agir avec plus de sagesse et de
bénédiction ? Les heures que vous réservez à la
prière seront les plus utilement employées, même
pour le succès de vos affaires temporelles. Encore
une fois, qui est-ce
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qui vous empêche de prier ? Avouez-le, ce n' est
pas le travail pour le nécessaire, c' est
l' inquiétude pour le superflu, c' est la vanité pour
des amusemens.
Je vous entends, vous vous plaignez de votre
sécheresse intérieure. Retranchez-en la source,
quittez les vaines consolations qui vous rendent
indignes de goûter celles de la foi. Vous vous
trouvez vides de Dieu dans l' oraison, faut-il s' en
étonner ? Qu' avez-vous fait, qu' avez-vous souffert
pour vous en remplir ? Combien de fois, dit
saint Augustin, l' avez-vous fait attendre !
Combien de fois l' avez-vous rebuté lorsqu' il frappoit
amoureusement à la porte de votre coeur ! N' est-il
pas juste qu' à la fin il vous fasse attendre, et
que vous vous humiliiez sous sa main ? Mais,
direz-vous, j' ai des distractions perpétuelles. Hé
bien, si votre imagination est distraite, que votre
volonté ne le soit pas. Quand vous apercevez la
distraction, laissez-la tomber d' elle-même sans la
combattre directement, tournez-vous doucement vers
Dieu sans vous décourager jamais. Soutenez,
soutenez, comme dit l' écriture, les longues attentes
de Dieu, qui viendra enfin. Arrêtez votre esprit
par le secours d' un livre, si vous en avez encore
besoin. Ainsi attendez Dieu en paix, et sa
miséricorde luira enfin sur vous. ô si vous aviez
le courage d' imiter Thérèse ! Mais moi-même je n' ai
pas le courage de vous proposer son exemple, tant
votre lâcheté me rebute. Elle ne demanda jamais à
Dieu qu' une seule fois en sa vie le goût et la
consolation sensible dans l' oraison. à peine
l' eut-elle fait, que son coeur le lui reprocha,
et qu' elle en eut honte. C' est qu' elle savoit
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qu' il s' agit, dans la vie intérieure, non
d' imaginer, non de sentir, non de penser beaucoup,
mais de beaucoup aimer. L' union avec Dieu consiste,
dit-elle, non dans les ravissemens, mais dans la
conformité sans réserve à la souveraine volonté de
Dieu ; non dans les transports délicieux, mais
dans la mort à toute volonté propre.
ô combien d' ames s' égarent dans l' oraison, parce
qu' elles se cherchent elles-mêmes en croyant
chercher Dieu, et que, prenant ses dons pour
lui-même, elles se les approprient ! Ames mercenaires,
qui ne cherchent Dieu qu' autant qu' il est doux, et
qui ne peuvent veiller une heure en amertume avec
Jésus agonisant ! Elles ne cherchent dans l' oraison
que le charme des sens, que la ferveur de
l' imagination, que les images magnifiques, que les
tendres sentimens, que les hautes pensées : aveugles,
qui prennent le charme grossier pour Dieu, et qui
croient que Dieu leur échappe quand ce beau
fantôme s' évanouit : aveugles, qui ne voient pas
quelle est la vraie et simple oraison, que
Tertullien marque en disant : nous prions
seulement de coeur. Où sont ceux que Dieu mène par
le pur amour et par la pure foi, qui croient sans
voir, qui aiment sans se soucier de sentir, et à
qui Dieu seul suffit également dans tous les
changemens intérieurs ? Où sont-elles ces ames plus
grandes que le monde entier, et dont le monde n' est
pas digne ? Dieu les voit, Dieu les voit, mes
frères ; et je le prie de vous donner des yeux
illuminés du coeur pour être dignes de les voir aussi.
Thérèse, qui avez prié sur la terre pour les
pécheurs avec une si tendre compassion, votre charité,
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loin de s' éteindre, ne mourra jamais dans le sein de
Dieu. Remettez donc devant ses yeux, en notre
faveur, les soupirs et les larmes que l' iniquité
d' ici-bas vous a tant de fois arrachés. Vous ne
pouvez plus, dans la gloire, pleurer sur nos
misères ; mais vous pouvez nous obtenir la grâce de
pleurer sur nous-mêmes. En attendant que vous nous
obteniez des vertus, du moins obtenez-nous des
larmes. Pleurer, frapper nos poitrines, nous
prosterner contre terre à la face de notre Dieu,
sera notre consolation. Envoyez-le, Seigneur, cet
esprit de contrition et de prière, envoyez-le sur
vos enfans. C' est Thérèse qui vous le demande
avec nous ; Thérèse, des entrailles de qui vous
avez fait couler des fleuves d' eau vive sur les
hommes des derniers temps. Nous en sommes
altérés, Seigneur, c' est notre soif qui parle pour
nous ; c' est Thérèse elle-même, animée de votre
gloire, qui joint ses voeux aux nôtres. Faites
donc, ô mon Dieu, et ne tardez pas ; formez
vous-même dans vos enfans ce cri si tendre et si
touchant : ô père ! ô père ! Demandez vous-même
à vous-même, demandez en nous et pour nous, afin
que notre prière ne soit qu' amour, et que nous
passions enfin, de cet amour de foi, en l' amour
de l' éternelle jouissance. C' est, mes frères, ce
que je vous souhaite, au nom du père, et du fils,
et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.