SERMON FETE D'UN MARTYR

p270

Sur l' exemple des martyrs, et sur le culte
qui leur est dû.
C' est ainsi que l' auteur de ce livre sacré, après
avoir parlé de l' homme juste que le Seigneur a
donné à la terre, loue douze prophètes qui ont
instruit le peuple de Dieu. Que cette louange
convient, mes frères, aux reliques des saints
martyrs qui font la gloire de l' église ! On ne
trouve plus ici-bas que des ossemens desséchés,
tristes victimes de la mort et de la corruption ;
mais ces ossemens, presque réduits en poudre, se
relèveront au grand jour où Jésus-Christ les
ranimera. Que dis-je ? Je les vois déjà dans les
mains des sacrés ministres ; ils sont hors des
tombeaux, parce qu' ils ont fortifié Jacob,
parce qu' ils ont soutenu l' église par leur
invincible courage, parce qu' ils se sont rachetés
eux-mêmes,
p271

et que la vertu de leur foi, qui étoit le don de
Dieu, les a délivrés de la tentation.
Précieuses dépouilles du martyr que nous
célébrons, vous sortez de ces lieux souterrains où
la nouvelle Rome, mère des martyrs, porte dans ses
entrailles ceux que l' ancienne Rome idolâtre, et
enivrée du sang des saints, a persécutés. Heureuse
la France, qui vous ouvre son sein avec cette
pieuse pompe ! Heureux le jour qui éclaire cette
fête ! Heureux nous-mêmes, mes frères, à qui Dieu
donne de la pouvoir célébrer ! Fleurissez,
revêtez-vous de gloire, sacrés ossemens, et
répandez dans toute la maison de Dieu une odeur
de martyre : ... etc.
Ne tardons pas, mes frères, à expliquer le vrai
esprit de cette fête. Voici deux biens qui nous
sont présentés : d' un côté, l' exemple d' un
martyr ; de l' autre, ses reliques. Son martyre,
c' est l' exemple qu' il faut imiter ; le dépôt de ses
reliques demande notre culte. Considérons donc
dans les deux points de ce discours : premièrement,
ce que c' est qu' un martyr ; secondement, le culte
qui est dû à son corps.
ô sauveur, qui l' avez formé ce martyr, qui du
haut du ciel avez regardé son combat avec
complaisance, qui êtes descendu dans la lice pour
combattre et pour vaincre en lui, qui l' avez enfin
couronné ; venez en moi, donnez-moi une bouche
enflammée et digne de louer celle du témoin qui
vous a si glorieusement confessé. Marie, mère du
chef de tous les martyrs, intercédez pour
nous. (...).
p272

Premier point.
Quand on lit, mes frères, les magnifiques
promesses faites à l' église, on y trouve des rois
de la terre qui en seront les nourriciers, et qui
viendront en silence baiser ses sacrés
vestiges
; on aperçoit la plénitude des
nations
qui doit venir à elle, et entrer en foule
dans la porte de l' évangile. à ce spectacle
disparoissent jusqu' aux moindres images de
persécution. On est tenté de croire que Dieu, qui
tient les coeurs des princes dans ses mains, et qui
aime son église comme tout homme aime son propre
corps, doit tenir en bride toutes les puissances
humaines, pour conserver à ses enfans une
éternelle paix. Mais autant , dit Dieu aux
hommes, que le ciel est élevé au-dessus de la
terre, autant mes voies et mes pensées sont
au-dessus des vôtres
. Voici donc ce qu' il a
pensé, lui à qui seul appartient la sagesse. Il a
trouvé dans ses profonds conseils qu' il est
meilleur de permettre que les maux arrivent, pour les
changer en biens, que de ne les permettre jamais.
Et en effet, qu' y a-t-il de plus divin que de
commander au mal même, et de le rendre bon ?
Comment le fait-il, mes frères ? Dit
saint Augustin. C' est qu' il donne à l' iniquité le
cours qu' il lui plaît, selon ses desseins. Il ne fait
pas l' iniquité ; mais en la laissant échapper d' un
côté plutôt que d' un autre, il la règle, il la
domine, il la fait entrer dans l' ordre de sa
providence. Ainsi il laisse la fureur s' allumer dans
le coeur des princes païens : force leur est donnée
contre les sacrifices, et ils affligent les saints
du très-haut.
p273

Mais ne craignez rien ; la persécution ne peut
être que bonne dans la main de Dieu. Le sang des
martyrs sera une semence féconde pour multiplier
les chrétiens. Le vaisseau sera agité par une
cruelle tempête, mais les vagues ne pourront
l' engloutir. L' église s' étendra sur les nations
jusque aux extrémités de l' univers, pendant même
qu' elle répandra tant de sang. Quand, après trois
cents ans de persécution, elle aura lassé les
persécuteurs, et montré qu' elle est indépendante
de toutes les puissances humaines, alors elle
daignera recevoir à ses pieds les Césars pour les
soumettre à Jésus-Christ. Cependant ceux qui
s' imaginent renverser le vrai Dieu, c' est par
lui qu' ils sont soutenus ; c' est lui qui se joue
de tous leurs projets, et qui fait servir leur
rebellion même à l' accomplissement des siens. Par la
persécution, il prépare à la vraie religion des
témoins, mais des témoins qui en scelleront la
vérité de leur propre sang. Par la persécution, il
prépare aux persécutés l' expiation de leurs fautes
passées, car leur sang lave tout. Quelle autorité
pour la religion, lorsque ceux qui l' ont embrassée
ne craignent point de mourir pour elle ! Enfin le
même coup qui brise la paille, comme remarque
saint Augustin, sépare le pur grain que Dieu
a choisi.
Dans ce dessein, Dieu les encourage par Jésus, qui
marche à leur tête la croix en main. Le voilà ce
modèle de tous les martyrs ; il boit le calice de sa
passion, et il le boit jusqu' à la lie la plus
amère, et il le présente ensuite à tous ceux dont il
est suivi ; ils le boiront à leur tour, mes
frères, et le disciple ne sera point au-dessus
du maître.
p274

Il leur prédit avec sa mort celle que Dieu leur a
réservée. Ils vous feront, dit-il, toutes sortes de
calomnies et d' outrages à cause de mon nom. Vous
serez odieux
à toute la terre ; ils croiront
faire un sacrifice à Dieu
en vous égorgeant.
Voici ce qu' il ajoute pour relever le courage
des siens : ne craignez pas ceux qui ne
peuvent tuer que le corps . Hé ! Que
faut-il donc craindre, ô sauveur ? Quoi, les
maîtres de l' univers, qui d' une seule parole ou d' un
seul regard font trembler le reste des hommes ; ces
princes, qui, au dehors par leurs armées, et au
dedans par leurs édits, portent partout à leur gré
ou la mort ou la vie, ne méritent-ils pas d' être
craints ? Non, non ; ils ne sont redoutables qu' autant
qu' ils tiennent le glaive de Dieu contre les
méchans ; et c' est Dieu seul qu' il faut craindre
en eux. Hors de là, leur puissance n' est que
foiblesse, leurs coups ne portent que sur le corps
déjà condamné à la corruption ; ils ne peuvent
détruire que ce qui se détruit de soi-même ; ils
ne peuvent qu' écraser ce qui n' est que cendre ; ils
ne peuvent que prévenir de peu de jours une mort qui
confondra bientôt la cendre des persécuteurs avec
celle du persécuté. Quand ils ont tué le corps, qui
de lui-même tomboit déjà en ruine, leur force est
épuisée, ils ne peuvent plus rien : car pour l' ame du
juste persécuté, elle est dans la main de Dieu,
asile inaccessible à la fureur humaine ; et le
tourment de la mort ne la touche point. ô qu' ils
sont foibles ces hommes dont la puissance épouvante
tout le genre humain, et qui en sont misérablement
éblouis eux-mêmes ! Gardez-vous bien, ô mes
disciples, gardez-vous
p275

bien de les craindre jamais. Je vous montrerai
celui qu' il faut craindre ; réservez toute votre
crainte pour celui qui peut non-seulement briser
comme eux ce corps de terre, mais encore donner à
l' ame la mort éternelle. Que la juste crainte du
Dieu tout-puissant étouffe en nous, mes frères,
cette crainte lâche des hommes qui ne peuvent rien.
Vous comprenez maintenant, mes frères, pourquoi
Dieu veut fonder son église sur la persécution.
Par là, toute puissance humaine est confondue ; la
vérité est confirmée, et les enfans de Dieu sont
purifiés. Les voilà donc qui seront menés à la
boucherie, et leur sang ruissellera de tous côtés.
Représentons-nous, mes frères, comment ils vivoient
dans le temps des persécutions. Leur vie étoit
un perpétuel martyre ; l' attente de la mort étoit la
préparation à la mort même. Aucun jour d' assuré,
aucun moment où l' on ne pût être trahi, accusé,
traîné devant les juges, et mené au supplice. Tout à
craindre des voisins, des amis, des proches. Le père
accuse sa fille, l' époux son épouse, le frère sa
soeur ; ainsi le glaive, selon la parole de
Jésus-Christ, divise les familles.
La persécution un peu ralentie se rallume, tantôt
par la politique des empereurs, tantôt par la rage
du peuple capricieux auquel les chrétiens sont
livrés. Ainsi quoique les édits n' ordonnent pas
toujours la persécution, elle continue presque
toujours par les emportemens d' une populace
insensée. étrange effet d' une injustice aveugle !
Souvent une fausse clémence des empereurs défendoit
de rechercher les chrétiens ;
p276

mais elle ne défendoit pas de les punir sitôt qu' ils
étoient découverts. Quel étoit donc ce crime, qu' on
craignoit de punir, et qu' on n' osoit épargner ?
Ainsi la persécution, comme certains feux mal
éteints, se rallumoit de momens à autres. C' est ce
qui paroît par je ne sais combien de familles
chrétiennes, où l' on trouve de suite plusieurs
générations de martyrs : nouveau genre de noblesse
jusqu' alors inconnu au monde ; noblesse acquise
par l' opprobre du supplice, mais dont la foi
montre le prix, et dont l' église chantera la gloire
jusqu' à la fin des temps.
Dans les persécutions rien n' est à couvert. On
traîne dans l' amphithéâtre de vénérables vieillards
de près de cent ans, pour être dévorés par les
bêtes et pour servir de spectacle au peuple.
ô quelle indignité ! Les petits enfans par leur âge
si tendre et si innocent ne trouvent aucune
compassion. Les jeunes vierges même les plus nobles
sont le jouet de la plus cruelle impudence, et on
n' épargne pas même les femmes enceintes.
Mais est-ce ici une nécessité inévitable qui
assujettit le peuple chrétien ? étoit-il impossible,
mes frères, de se délivrer des tyrans ? Il ne
falloit qu' un mot pour apaiser les persécuteurs, et
pour faire disparoître tous les tourmens : que
dis-je ? Il ne falloit pas même parler ; il
suffisoit en se taisant de donner les livres sacrés ;
il suffisoit d' ouvrir la main, et de laisser
tomber un seul grain d' encens dans le feu allumé
sur l' autel des faux dieux ; il suffisoit de donner
de l' argent pour avoir un libelle qui servoit de
décharge vers les magistrats. Hélas ! à quels
lâches artifices n' auriez-vous pas eu recours
pour vous garantir
p277

du martyre, vous qui cherchez maintenant de
honteuses subtilités et de maudits raffinemens pour
éluder la loi de Dieu, si peu qu' elle vous gêne !
Au reste, mes frères, ne croyez pas qu' on tente
les confesseurs par les menaces, sans les tenter
aussi par les promesses. Les empereurs, et ceux qui
ont leur autorité, font reluire les espérances les
plus magnifiques. Pourquoi, disoient-ils d' ordinaire
aux accusés, voulez-vous vous perdre ? N' avez-vous
point de honte de vivre dans cette vile secte
d' hommes désespérés ? Adorez les dieux de
l' empire, et vous serez comblés d' honneurs. Que
n' auroient-ils point donné, ces empereurs, honteux
d' être vaincus par l' évangile, pour vaincre
certains martyrs célèbres, pour leur faire trahir
les mystères qui leur avoient été confiés ! Souvent
un martyr étoit réduit à ne pouvoir mourir. La
mort même, qui auroit fini ses maux, s' enfuyoit
devant lui. On mêloit les plaisirs avec les
tourmens, pour amollir ceux qu' on ne pouvoit vaincre.
Les exils, les rudes travaux, les longues prisons,
les supplices lents, aussi bien que les plus
cruels, et dont l' appareil étoit le plus terrible,
étoient employés. Il sembloit que la rage de l' enfer
animoit les hommes, pour inventer de nouvelles
douleurs, et des morts inconnues à la nature. Que
disiez-vous alors, ô hommes dignes d' être éprouvés
comme l' or dans la fournaise ardente ? Que
disiez-vous ? Je suis chrétien ; et encore : je suis
chrétien. C' étoit souvent leur unique réponse. On
leur demandoit le nom de leurs pasteurs et des
autres fidèles. Nous n' avons garde,
répondoient-ils, d' accuser ceux qui servent Dieu.
p278

J' entends saint Polycarpe qui dit aux
persécuteurs : pourquoi abandonnerois-je un si bon
maître que je sers depuis plus de
quatre-vingts ans ? J' entends la sentence prononcée à
saint Cyprien : que Cyprien ait la tête
tranchée. Il répond : deo gratias, et paie
le bourreau. Bien plus, je vois de simples femmes,
l' une qui emporte son fils mourant pour le mettre
avec les autres sur le bûcher, de peur qu' il ne vive,
et qu' il ne soit privé de la couronne ; l' autre qui
court hors de la ville d' Antioche avec ses petits
enfans qu' elle mène par la main. Où allez-vous, lui
dit-on, avec tant de hâte ? Je cours, dit-elle, vers
le faubourg, où j' apprends qu' on martyrise les
chrétiens, de peur qu' on ne meure pour Jésus-Christ
sans moi et sans les miens.
Mais admirez la patience des saints. Ce ne peut
pas être la crainte qui les retient ; car qui ne
craint point la mort est au-dessus de tout. Ils ne
craignent point de mourir, mais ils craignent qu' il
ne leur échappe une seule parole d' aigreur ou
d' impatience. Vrais disciples d' un maître qui a prié
pour ses persécuteurs, jamais ils ne disent un mot
qui tende à la menace ou à la sédition. " nous ne
vous craignons point, disoit Tertullien aux
empereurs,... etc. " les légions entières des
chrétiens se laissent exterminer sans se plaindre.
L' armée de Julien est toute chrétienne, comme il
parut après sa mort,
p279

lorsque Jovien fut couronné ; elle peut tout, mais
elle ne sait que souffrir, et elle obéit à un
persécuteur apostat.
Voilà, mes frères, un portrait des martyrs. Tel
fut celui que nous honorons. Qu' importe que la
mémoire de sa sainte vie et de sa courageuse mort
soit ensevelie dans les débris de tant de corps
sacrés ? Celui qui les ranimera au dernier jour,
saura les distinguer et séparer toutes leurs
cendres. Il n' a pas oublié ce que celui-ci a fait
et souffert. Il a compté toutes ses douleurs, et
maintenant il le couronne. Pour nous, mes frères,
il nous suffit de savoir que c' est un de ces
généreux fidèles qui ont livré leur ame pour le nom
du Seigneur Jésus-Christ. Fiole pleine du sang
qu' il a répandu, et vous palmes qu' il a méritées
par son martyre, vous serez à jamais, dans
les assemblées des justes, la marque de sa gloire et
du triomphe de la vérité.
Parlez-moi d' un docteur qui a éclairé toute
l' église par la science des écritures ; je
demanderai : a-t-il été humble ? Racontez-moi les
austérités d' un anachorète qui a vécu dans les
déserts comme un ange dans un corps mortel ; je
demanderai encore : a-t-il persévéré ? Mais quand
on parle d' un martyr qui dans la vraie église a
répandu son sang, il ne reste plus de demande à faire.
Le martyre est l' abrégé de toutes les vertus : qui
dit martyr, dit tout ; et qui a donné sa vie, a
consommé le sacrifice d' holocauste dont la bonne
odeur monte jusqu' à Dieu.
Gardez-vous bien, mes frères, de regarder avec
indifférence ce pieux spectacle. Rien ne doit tant
consoler la foi, que la vue d' un martyr : mais rien
p280

ne doit tant faire frémir la chair et le sang, rien
ne doit tant consterner la nature. Un martyr est un
homme foible et sensible comme nous, dont le
courage vient faire rougir notre lâcheté. Loin
donc, loin du martyr et de ses reliques, celui qui
aime encore la vie, et qui n' oseroit mourir pour la
foi !
Je vous entends, mes frères. Vous dites : il est
plus facile de mourir que de vivre pour
Jésus-Christ. Le combat du martyre est court, au
lieu que la pénitence chrétienne est un combat dont
les peines et les dangers se renouvellent tous les
jours ; un combat où l' on est sans cesse aux prises
avec le monde et avec soi-même. Vous vous trompez,
mes frères. Ces martyrs, qui viennent vous
confondre, mouroient tous les jours par leur
détachement et par leurs souffrances, avant que
d' expirer dans les supplices. Ils n' étoient même
préparés au martyre qu' autant qu' ils mouroient
par avance à tout. Faut-il s' étonner, disoit
Tertullien, s' ils sont prêts à quitter la terre,
puisqu' ils ont déjà rompu tous leurs liens ? Il
ne faut pas être surpris, disoit saint Cyprien, si
ceux qui achetoient et qui goûtoient encore les
douceurs de la vie pendant la paix, sont tombés
pendant la persécution. Vous le voyez, mes frères,
c' est en vain que vous voudriez mourir pour
Jésus-Christ sans vivre pour lui : le sacrifice
du martyre est le fruit d' une vie où l' on a déjà
sacrifié sans réserve ses passions.
ô combien d' hommes s' imaginent, par une erreur
grossière, qu' ils sauroient mieux mourir que vivre
pour Jésus-Christ ! Ils feroient l' un aussi mal que
l' autre. Ils sont lâches dans les petites tentations ;
p281

ils sont mous dans les plaisirs : comment
pourroient-ils être constans et invincibles dans les
douleurs ? Ils ne peuvent sacrifier à Dieu un
plaisir honteux d' un moment, un vil intérêt qu' ils
n' oseroient nommer, une ombre, une fumée de
réputation qui s' évanouit ; et ils lui donneroient
leur sang, leur vie, et tout avec elle ?
ô hommes lâches, taisez-vous ; la foi ne peut
attendre rien de vous. Une froide raillerie vous fait
rougir de l' évangile, et vous seriez victorieux
des opprobres et des tourmens ? Non, non ;
taisez-vous, encore une fois ; la foi ne peut
attendre rien de vous qui soit digne d' elle. Vos
moeurs et vos sentimens ne promettent que
l' apostasie ; et sans attendre la persécution, ne
démentez-vous pas déjà votre foi ?
Et vous, ô chrétiens indignes de ce nom, qui
dites que les martyrs étoient des hommes
extraordinaires qu' on ne doit pas prétendre
d' imiter, sachez qu' ils devoient à Jésus-Christ
tout leur sang qu' ils lui ont donné ; sachez que
dans les mêmes circonstances vous n' en pourriez
moins faire, sans renoncer à votre salut. C' est
pourquoi l' apôtre disoit : je ne préfère point
ma vie à mon ame
. Mais sans attendre les
occasions du martyre, souvenez-vous que le même
esprit qui a fait les martyrs doit vous animer
dans les tentations les plus communes de la vie.
Est-il question d' étouffer un ressentiment, de
sacrifier un intérêt injuste, de fouler aux pieds
les grandeurs mondaines, d' abhorrer un plaisir
impur, pour observer la loi de Dieu ; ô martyr
de la vérité
p282

et de la justice, armez-vous de courage. Plutôt
répandre votre sang jusqu' à la dernière goutte, en
combattant contre le péché.
Le péché de l' idolâtrie n' est pas le seul contre
lequel il faut combattre jusqu' à livrer sa vie. Tout
ce que préfère la créature au créateur, est
abomination : tout ce qui nous tente contre la loi,
est l' idole qu' il faut briser. Mourons, mes frères,
mourons pour la loi de notre Dieu, et pour le
testament de notre père. Où êtes-vous, ô martyrs
de la chasteté, ô martyrs de la charité, ô martyrs
de la justice, ô martyrs de la pénitence, qui
devez succéder aux martyrs de la foi ? Revenez, je
ne craindrai point de le dire, revenez, bienheureux
temps des persécutions. Une longue paix a amolli
les coeurs. ô paix, ô longue paix, que vous êtes
amère, vous dont la douceur a été si long-temps
désirée ! C' est vous qui ravagez l' église plus que
la persécution des tyrans ; c' est vous qui nous
coûtez tant de relâchemens et de scandales. Mais la
persécution ébranleroit les foibles, il est vrai ;
n' importe : du moins elle réveilleroit la foi ;
le seigneur éprouveroit ceux qui sont à lui ; la
tempête, qui enlèveroit la paille, laisseroit le pur
grain ; l' église seroit purgée des faux chrétiens ; les
ames fragiles s' humilieroient, et les forts
seroient couronnés.
ô Dieu, à quoi sommes-nous donc réduits ? à vous
demander que le glaive revienne sur nous. Frappez,
Seigneur, et guérissez. Que votre sanctuaire soit
désolé, pourvu que les coeurs, vrais sanctuaires,
soient purs. Plutôt tout voir, Seigneur, que de voir
encore tout ce que nous voyons. Heureux vous et
p283

moi, mes frères, si nous pouvions être comme ce
martyr ! Je vous ai montré ce que son exemple nous
doit inspirer ; hâtons-nous de voir encore le fruit
qu' il faut tirer du culte de ses reliques.
Second point.
Voulez-vous savoir, mes frères, la date précise
du culte des reliques des martyrs ? Il est aussi
ancien que le martyre même. Nous en avons des preuves
qui sont de quarante ans presque immédiatement
après la mort des apôtres. Il n' y avoit rien que les
tyrans ne fissent pour dissiper leurs cendres et pour
les dérober à l' empressement des fidèles ; ils les
faisoient jeter au vent ou dans la rivière. Les
fidèles s' exposoient souvent aux supplices pour les
recueillir, et ils alloient quelquefois jusque aux
extrémités de l' empire pour les acheter chèrement.
C' étoit sur leurs monumens ou tombeaux que l' on
célébroit les mystères. De là s' est conservé l' usage
de renfermer des reliques dans nos autels quand on
les consacre. Et en effet, qu' y a-t-il de plus
convenable que d' offrir le sang de Jésus-Christ
sur le corps de ses disciples qui ont répandu le
leur pour lui ? Sans doute Jésus-Christ se plaît
à mêler ainsi son sacrifice avec celui de ses
martyrs, qui ne sont avec lui qu' une même victime.
Au lieu qu' on prioit pour les autres morts, ceux-ci
étoient priés, comme le remarque saint Augustin.
Saint Jérôme, parlant au nom de tous les chrétiens
contre l' impie vigilance, nous dépeint les
honneurs qu' on rendoit alors aux reliques, si
semblables à ceux qu' on leur rend en nos jours,
qu' en les lisant on croit voir nos châsses et nos
processions.
p284

Il n' est pas nécessaire de prouver ces faits ; nous
les tirons même de la bouche de nos frères errans.
L' église, dès ces premiers jours si voisins des
apôtres, regardoit les cendres des martyrs comme
étant pleines de la vertu de Dieu. étoit-ce trop
donner aux martyrs ? Non, non, mes frères ; c' étoit
donner tout à Dieu, qui veut être admirable dans
ses saints, et les faire régner, même d' un règne
temporel, dans son église, avec son fils Jésus
dont ils sont les membres, comme saint Jean nous
l' a appris. Celui qui donna aux os d' un prophète la
vertu de rappeler un mort à la vie ; celui par qui
le linge et la ceinture de Paul, l' ombre même de
Pierre, guérissoient les malades, ne peut-il pas
encore attacher sa vertu à ces membres déchirés et
épars, sur lesquels reluit à jamais la grâce du
martyre ? ô hommes de peu de foi, pourquoi
doutez-vous ? Le bras du tout-puissant est-il
raccourci ?
Raconterai-je, mes frères, les miracles faits à
Milan en faveur des corps de saint Gervais et de
saint Protais, rapportés par saint Ambroise et par
saint Augustin ? Ajouterai-je ceux que les reliques
de saint étienne répandoient dans la côte
d' Afrique, et que saint Augustin a décrits pour
faire taire l' infidélité ? Mais l' univers entier a
retenti du bruit de ces merveilles, et c' est à force
de les voir, que le monde entier a enfin ployé
sous le joug de la religion. Ainsi, après que les
martyrs ont vaincu le monde par la constance de leur
foi, ils l' ont encore vaincu, pour lui inspirer
la foi même, par la vertu miraculeuse que Dieu a
attachée à leurs saintes reliques. Les martyrs qui
ont haï leur chair pendant
p285

qu' elle étoit encore ici-bas le corps du péché,
aiment maintenant cette chair, qui est devenue
l' instrument de leur gloire. C' est elle qui a
souffert, c' est elle qui portera à jamais dans le
ciel les stigmates de Jésus-Christ ; c' est elle
qui paroîtra lavée et blanchie dans le sang de
l' agneau : autant, autant donc qu' ils l' ont haïe et
persécutée ici-bas, autant l' aiment-ils dans le
ciel, autant désirent-ils de la glorifier.
Mais remarquez, mes frères, quelle est leur
puissance. Il leur est donné de régner sur la terre
avec le sauveur. j' ai vu, dit saint Jean,
des trônes, et ils s' y sont assis... etc. voilà,
mes frères, un règne sensible sur la terre, sans
attendre le dernier jour ; un règne qui viendra avec
la paix, quand le dragon sera enchaîné ; et ce
règne temporel s' appelle la première
résurrection
. Ne le voyez-vous pas ce triomphe
des martyrs réservé à la paix de l' église ? C' est
alors que, régnant avec Jésus-Christ, ils mettent
sous leurs pieds tous ses ennemis, et répandent sur
les fidèles les bienfaits du père céleste. Et en
effet, saint Augustin assure que les miracles
des temps apostoliques se renouveloient à la face
de toutes les nations, en faveur des corps des
martyrs, dans le commencement de la paix de
l' église, où les peuples barbares venoient comme
au-devant de l' évangile. Voilà la douce vengeance
que les saints martyrs avoient demandée de leur
sang ; voilà le règne sensible qui leur étoit
promis. Ils avoient rendu témoignage à Dieu par
leur propre
p286

sang ; et Dieu à son tour leur rendoit témoignage
par ses miracles. Ce témoignage réciproque étoit le
triomphe de la vérité ; c' étoit le règne des
martyrs et de Jésus-Christ tout ensemble.
Faut-il donc s' étonner si les Basile, les Grégoire
et les Chrysostôme ont appelé les corps des
martyrs, des forteresses qui protégeoient les villes
assez heureuses pour les posséder ? ô ville de
Rome, s' écrie saint Chrysostôme, c' est la présence
de Paul qui fait que je vous aime. Quel présent
ferez-vous au sauveur, lorsqu' on verra l' apôtre
sortir du sacré monument pour être enlevé dans les
airs au-devant du sauveur même ! Mais maintenant
qui me donnera la consolation d' aller me prosterner
aux pieds de Paul, et de demeurer attaché auprès
de son tombeau ? Serai-je assez heureux pour voir
les cendres de ce corps qui accomplit en lui ce qui
manquoit aux souffrances de Jésus-Christ ?
ô ville de Paris, dirons-nous aujourd' hui, que tu
es heureuse et enrichie par la présence de ce
nouveau martyr ! Qui me donnera de baiser ses
sacrées dépouilles qu' il a laissées sur la terre,
après l' avoir vaincue par la sublimité de sa foi ?
Enfans de Dieu, écoutez les paroles que Dieu
prononce par ma bouche, et votre ame vivra. Vous
n' ignorez pas maintenant quelle est la puissance des
saints martyrs, dont Dieu veut glorifier la chair
pour en tirer sa propre gloire. Vous avez entendu
les paroles de l' écriture, et le pieux usage de
l' église naissante. De plus, vous trouvez au dedans
de vous-mêmes le germe de piété qui porte
naturellement l' église à un culte si édifiant. Ici
la grâce et la nature
p287

sont d' accord. La nature demande ce qui frappe les
sens, pour affermir sa foi ; et voici à quoi sert
la présence des corps des martyrs. Ils réalisent
tout ce que l' histoire ne fait que raconter ; ils
mettent devant nos yeux les choses mêmes que nous
révérons.
Hélas ! Si les enfans qui n' ont pas dégénéré ne
peuvent voir le tombeau de leur père sans verser des
larmes, sans être attendris, et sans rappeler les
plus purs sentimens de vertu que ce père leur a
laissés comme en héritage ; nous, enfans de ces
premiers chrétiens qui nous montrent la voie du
ciel teinte de leur sang, pourrions-nous venir
sur leurs cendres bénites et révérées de tous les
siècles, sans verser des larmes, non sur eux, mais
sur nous-mêmes, sans frapper nos lâches poitrines,
sans ranimer notre foi et notre espérance par le
souvenir de leurs combats et de leurs victoires ?
ô si jamais ces spectacles capables de percer nos
coeurs furent nécessaires, c' est maintenant ; ils
l' étoient bien moins dans les temps où c' étoit
presque la même chose d' être fidèle, et d' être
martyr. Maintenant que le sang chrétien refroidi
dans nos veines a oublié de couler pour la cause
de l' évangile, ne faut-il pas le réchauffer par la
vue de celui des anciens martyrs ? Mais voici
d' autres fruits, mes frères, que nous pouvons tirer
tous les jours du culte des corps des saints.
Ces corps, comme nous l' avons vu, ont été
persécutés par le martyre même avant que de l' être
par les tyrans. C' est le cilice, c' est le jeûne,
c' est le travail des mains, et une longue suite de
veilles, de sueurs, de larmes, qui les a préparés
à vaincre les chevalets,
p288

les croix, les chaudières bouillantes, les roues
armées de rasoirs. La vue de ces corps si
mortifiés avant que de mourir ne pourra-t-elle
point vous confondre, vous qui par une vie toute
sensuelle vous préparez une mort lâche et
impénitente ? Souvenez-vous de la célèbre Aglée,
qui faisant partir de Rome Boniface son domestique,
pour aller en Asie chercher des corps des
martyrs, lui dit : sachez, ô Boniface, que
les corps des fidèles qui vont recueillir ceux des
martyrs doivent être purs et sans tache. Ce ne
seroit plus un honneur que vous viendriez ici
rendre au martyr ; ce seroit une insulte, une
dérision sacrilége, un triomphe impie de la chair
et du sang contre le martyr ; tout au moins, ce
seroit une superstition. Car qu' y a-t-il de plus
superstitieux que d' honorer les martyrs, et
d' attendre qu' ils nous seront propices, sans
désirer de les imiter ?
Les corps que la cruauté des tyrans et la
corruption ont réduits en cendres, se ranimeront au
jour de Jésus-Christ ; et de là vient que ces
corps si défigurés, qui nous saisiroient de frayeur
et d' horreur s' ils avoient souffert tant de
supplices pour quelques crimes, ou même s' ils
étoient morts d' une mort naturelle après une vie
commune, ne nous inspirent que tendresse, vénération,
joie et confiance. C' est que nous savons que celui
pour qui ils sont morts tient dans ses mains les
clefs du tombeau, et qu' il est lui-même la
résurrection et la vie. Ainsi cette cendre, toute
cendre qu' elle est, quoiqu' on n' y voie plus que
de tristes débris foudroyés par la mort, exhale
encore une odeur de vie, et nourrit dans nos
coeurs une espérance pleine d' immortalité.
p289

Voilà, disons-nous, ces membres qui paroissoient
morts, mais qui sont encore vivans dans la main de
Dieu. Voilà ces os brisés et humiliés, qui
tressailliront de joie quand la trompette sonnera
pour rassembler toute chair aux pieds de
Jésus-Christ. Voilà ces pieds et ces mains qui
ont été dans les chaînes ; ces pieds qui n' ont
point fui lorsqu' il a fallu confesser Jésus-Christ ;
ces mains pleines de bonnes oeuvres. Voilà ces
yeux qui ont regardé la terre entière avec mépris,
et qui n' ont daigné s' ouvrir à la vanité. Voilà
ces oreilles qui ont moins écouté les menaces des
tyrans, que les promesses de Jésus-Christ. La
voilà cette bouche qui a béni les persécuteurs ;
qui, confessant Jésus-Christ, a fait taire
l' iniquité païenne, et par qui Jésus-Christ même
a parlé. Le voilà ce coeur plus grand que tout le
monde, et qui n' a pu être rempli que par l' amour
de Dieu.
Pourquoi donc, mes frères, craindre la mort en
marchant sur les pas de celui qui est si heureux de
l' avoir soufferte ? ô hommes aveugles, vous
regardez la mort comme si elle étoit éternelle !
C' est la vie qui est éternelle, la mort n' est qu' un
court sommeil. Bientôt il n' y aura plus de mort
pour ceux qui n' auront pas craint de mourir. Trop
heureux d' aller au-devant de la mort, et de mêler
nos cendres avec celle du saint martyr de ces
lieux ! Car jamais ce précieux dépôt ne nous sera
ravi. De ces lieux, son corps, suivi des nôtres,
s' élèvera au milieu des nuées vers Jésus-Christ
qui descendra à nous. ô mort, ô impuissante mort !
Ta victoire est détruite, grâce à Jésus-Christ ;
ses vrais enfans ne te craignent plus.
Enfin, mes frères, ces corps des saints martyrs
p290

reçoivent parmi nous un culte qui est l' image de la
gloire dont ils jouiront : foible image à la
vérité, mais néanmoins digne de leur complaisance, et
qui leur établit un règne sensible sur les coeurs,
selon la promesse de Jésus-Christ. ô cendres des
martyrs, vous voilà donc déjà glorifiées ici-bas,
en attendant une autre gloire que Dieu seul peut
donner ! Qui pourroit donc, mes frères, en
considérant aujourd' hui cette pieuse pompe et cette
douce joie de toute l' église, n' élever pas son
coeur vers le triomphe de la céleste Jérusalem, où
tous ceux qui suivant l' agneau sont venus de la
grande tribulation, verront la main de Dieu qui
essuiera leurs larmes, et chanteront
éternellement le cantique de leur victoire ?
Mais que vois-je, mes frères ? Quelle foule de
chrétiens qui approchent du martyr, non pas avec un
coeur plein du désir du martyre, mais avec une
conscience aussi corrompue que celle des
persécuteurs ! ô chrétiens mes frères, voulez-vous
encore affliger cette cendre, qui n' est pas
insensible à ce que la foi souffre, et à
l' opprobre que vous faites à l' évangile ?
N' entendez-vous pas cette voix secrète du martyr,
qui vous dit intérieurement : qu' êtes-vous venus
faire ici ? Osez-vous apporter une foi vaine et
superstitieuse aux pieds de ces ossemens ? Ils
sont inanimés, ils n' ont aucune vertu pour vous,
ils n' ont plus aucun sentiment que pour vous
abhorrer. Allez, allez loin de ces lieux où la foi
seule doit entrer. Si vous cherchez des cendres,
honorez celles des grands pécheurs que vous
imitez ; honorez ces affreux cadavres que
l' ambition, l' impureté, la vengeance et l' avarice
ont agités pendant leur vie, et qui sont vos
modèles.
p291

Allez sur ces corps malheureux dévoués à l' étang de
soufre et de feu dont la fumée monte jusqu' aux
siècles des siècles, allez y recueillir jusqu' aux
dernières étincelles d' une flamme impure dont votre
coeur cherche à s' embraser ; allez dans cette
poussière des tombeaux des pécheurs, où leurs
vices, qui ont pénétré jusqu' à la moelle de leurs os,
dorment avec eux : mais laissez reposer en paix,
parmi les voeux des fidèles et des ames saintes,
les cendres de celui qui n' est mort dans les
tourmens que pour ne vivre pas comme vous vivez.
ô vous qui nous entendez du haut de ce trône où
vous êtes assis avec Jésus-Christ, bienheureux
martyr, vous nous aimerez désormais, et vous nous
avez même déjà aimés, puisque vous n' avez pas
dédaigné de nous confier ce précieux dépôt. Nous
vous conjurons par vos chaînes, par vos tourmens,
par votre mort, enfin par vos cendres ici présentes,
de demander à Dieu qu' il ressuscite notre foi : je
dis, qu' il la ressuscite, car elle est morte, et
tout s' éteint en nous pour la vie chrétienne. Elles
seront, ces cendres, notre trésor et notre joie ;
il en sortira, par la grâce de Jésus-Christ, un
esprit de martyre qui nous endurcira contre
nous-mêmes, contre le monde tyrannique, et contre
tous les traits enflammés de Satan. Ainsi,
ô homme de Dieu par qui la vertu de l' évangile
se fait sentir, nous participerons à votre victoire
et à votre couronne dans le règne de l' agneau
vainqueur. Ainsi soit-il.