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Traité de l'existence et des attributs de Dieu
 
 [Document électronique] / Fénelon ; publiées d'après les manuscrits originaux et les éditions les plus correctes, avec un grand nombre de pièces inédites [par Gosselin et Caron]

PARTIE 1 CHAPITRE 1

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Démonstration de l' existence de Dieu,
tirée du spectacle de la nature et de la
connoissance de l' homme.
preuves de l' existence de Dieu, tirées de
l' aspect général de l' univers.

je ne puis ouvrir les yeux sans admirer l' art qui
éclate dans toute la nature : le moindre coup
d' oeil suffit pour apercevoir la main qui fait tout.
Que les hommes accoutumés à méditer les vérités
abstraites, et à remonter aux premiers principes,
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connoissent la divinité par son idée ; c' est un
chemin sûr pour arriver à la source de toute
vérité. Mais plus ce chemin est droit et court,
plus il est rude, et inaccessible au commun des
hommes qui dépendent de leur imagination. C' est une
démonstration si simple, qu' elle échappe par sa
simplicité aux esprits incapables des opérations
purement intellectuelles. Plus cette voie de
trouver le premier être est parfaite, moins il y a
d' esprits capables de la suivre.
Mais il y a une autre voie moins parfaite, et
qui est proportionnée aux hommes les plus
médiocres. Les hommes les moins exercés au
raisonnement, et les plus attachés aux préjugés
sensibles, peuvent d' un seul regard découvrir celui
qui se peint dans tous ses ouvrages. La sagesse et
la puissance qu' il a marquées dans tout ce qu' il a
fait, le font voir comme dans un miroir à ceux qui
ne peuvent le contempler dans sa propre idée.
C' est une philosophie sensible et populaire, dont
tout homme sans passions et sans préjugés est
capable.
Si un grand nombre d' hommes d' un esprit subtil
et pénétrant n' ont pas trouvé Dieu par ce coup
d' oeil jeté sur toute la nature, il ne faut pas s' en
étonner : les passions qui les ont agités leur ont
donné des distractions continuelles, ou bien les
faux préjugés qui naissent des passions ont fermé
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leurs yeux à ce grand spectacle. Un homme passionné
pour une grande affaire, qui emporteroit
toute l' application de son esprit, passeroit
plusieurs jours dans une chambre en négociation pour
ses interêts, sans regarder ni les proportions de la
chambre, ni les ornemens de la cheminée, ni les
tableaux qui seroient autour de lui : tous ces
objets seroient sans cesse devant ses yeux, et aucun
d' eux ne feroit impression sur lui.
Ainsi vivent les hommes. Tout leur présente
Dieu, et ils ne le voient nulle part. Il étoit dans
le monde, et le monde a été fait par lui : et
cependant le monde ne l' a point connu. Ils passent
leur vie sans avoir aperçu cette représentation si
sensible de la divinité : tant la fascination du
monde obscurcit leurs yeux. Souvent même ils ne
veulent pas les ouvrir, et ils affectent de les
tenir fermés, de peur de trouver celui qu' ils ne
cherchent pas. Enfin ce qui devroit le plus servir
à leur ouvrir les yeux ne sert qu' à les leur fermer
davantage, je veux dire la constance et la
régularité des mouvemens que la suprême sagesse
a mis dans l' univers.
Saint Augustin dit que ces merveilles se sont
avilies par leur répétition continuelle. Cicéron
parle précisément de même. à force de voir tous
les jours les mêmes choses, l' esprit s' y accoutume
aussi bien que les yeux : il n' admire ni n' ose se
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mettre en aucune manière en peine de chercher
la cause des effets qu' il voit toujours arriver
de la même sorte ; comme si c' étoit la nouveauté,
et non pas la grandeur de la chose même, qui dût
nous porter à faire cette recherche.
Mais enfin toute la nature montre l' art infini de
son auteur. Quand je parle d' un art, je veux dire
un assemblage de moyens choisis tout exprès pour
parvenir à une fin précise : c' est un ordre, un
arrangement, une industrie, un dessein suivi. Le
hasard est tout au contraire une cause aveugle
et nécessaire, qui ne prépare, qui n' arrange, qui
ne choisit rien, et qui n' a ni volonté ni
intelligence. Or je soutiens que l' univers porte
le caractère d' une cause infiniment puissante et
industrieuse. Je soutiens que le hasard,
c' est-à-dire le concours aveugle et fortuit des
causes nécessaires et privées de raison, ne peut
avoir formé ce tout. C' est ici qu' il est bon de
rappeler les célèbres comparaisons des anciens.
Qui croira que l' iliade d' Homère, ce poème si
parfait, n' ait jamais été composé par un effort du
génie d' un grand poète ; et que les caractères de
l' alphabet ayant été jetés en confusion, un coup
de pur hasard, comme un coup de dés, ait
rassemblé toutes les lettres précisément dans
l' arrangement nécessaire pour décrire dans des
vers
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pleins d' harmonie et de variété tant de grands
événemens, pour les placer et pour les lier si bien
tous ensemble, pour peindre chaque objet avec
tout ce qu' il a de plus gracieux, de plus noble et
de plus touchant ; enfin pour faire parler chaque
personne selon son caractère, d' une manière si
naïve et si passionnée ? Qu' on raisonne et qu' on
subtilise tant qu' on voudra, jamais on ne
persuadera à un homme sensé, que l' iliade n' ait
point d' autre auteur que le hasard. Cicéron en
disoit autant des annales d' Ennius ; et il ajoutoit
que le hasard ne feroit jamais un seul vers, bien
loin de faire tout un poème. Pourquoi donc cet
homme sensé croiroit-il de l' univers, sans doute
encore plus merveilleux que l' iliade, ce que son bon
sens ne lui permettra jamais de croire de ce
poème ? Mais passons à une autre comparaison,
qui est de saint Grégoire de Nazianze.
Si nous entendions dans une chambre, derrière
un rideau, un instrument doux et harmonieux,
croirions-nous que le hasard, sans aucune main
d' homme, pourroit avoir formé cet instrument ?
Dirions-nous que les cordes d' un violon seroient
venues d' elles-mêmes se ranger et se tendre sur
un bois dont les pièces se seroient collées
ensemble pour former une cavité avec des
ouvertures régulières ? Soutiendrions-nous que
l' archet, formé sans art, seroit poussé par le
vent pour toucher chaque corde si diversement et
avec tant de justesse ? Quel esprit raisonnable
pourroit douter sérieusement
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si une main d' homme toucheroit cet
instrument avec tant d' harmonie ? Ne
s' écrieroit-il pas d' abord sans examen qu' une
main savante le toucheroit ? Ne nous lassons
point de faire sentir la même vérité.
Qui trouveroit dans une île déserte et inconnue
à tous les hommes une belle statue de marbre,
diroit aussitôt : sans doute il y a eu ici
autrefois des hommes : je reconnois la main d' un
habile sculpteur : j' admire avec quelle délicatesse
il a su proportionner tous les membres de ce corps,
pour leur donner tant de beauté, de grâce, de
majesté, de vie, de tendresse, de mouvement et
d' action.
Que répondroit cet homme si quelqu' un
s' avisoit de lui dire : non, un sculpteur ne fit
jamais cette statue. Elle est faite, il est vrai,
selon le goût le plus exquis, et dans les règles
de la perfection ; mais c' est le hasard tout seul
qui l' a faite. Parmi tant de morceaux de marbre,
il y en a eu un qui s' est formé ainsi de lui-même ;
les pluies et les vents l' ont détaché de la
montagne ; un orage très-violent l' a jeté tout
droit sur ce piédestal, qui s' étoit préparé
de lui-même dans cette place. C' est un Apollon
parfait comme celui du Belvedère : c' est une
Vénus qui égale celle de Médicis : c' est un
Hercule qui ressemble à celui de Farnèse.
Vous croiriez, il est vrai, que cette figure
marche, qu' elle vit, qu' elle pense, et qu' elle va
parler : mais elle ne doit rien à l' art ; et c' est
un coup aveugle du hasard, qui l' a si bien finie et
placée.
Si on avoit devant les yeux un beau tableau
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qui représentât, par exemple, le passage de la
mer Rouge, avec Moïse, à la voix duquel les eaux
se fendent, et s' élèvent comme deux murs, pour
faire passer les israélites à pied sec au travers
des abîmes ; on verroit d' un côté cette multitude
innombrable de peuples pleins de confiance et de
joie, levant les mains au ciel ; de l' autre côté on
apercevroit Pharaon avec les égyptiens, pleins de
trouble et d' effroi à la vue des vagues qui se
rassembleroient pour les engloutir. En vérité, où
seroit l' homme qui osât dire qu' une servante
barbouillant au hasard cette toile avec un balai, les
couleurs se seroient rangées d' elles-mêmes pour
former ce vif coloris, ces attitudes si variées, ces
airs de tête si passionnés, cette belle ordonnance
de figures en si grand nombre sans confusion, ces
accommodemens de draperies, ces distributions de
lumière, ces dégradations de couleurs, cette exacte
perspective, enfin tout ce que le plus beau génie
d' un peintre peut rassembler ?
Encore s' il n' étoit question que d' un peu
d' écume à la bouche d' un cheval, j' avoue, suivant
l' histoire qu' on en raconte, et que je suppose sans
l' examiner, qu' un coup de pinceau jeté de dépit
par le peintre pourroit une seule fois dans la suite
des siècles la bien représenter. Mais au moins le
peintre avoit-il déjà choisi avec dessein les
couleurs les plus propres à représenter cette
écume pour les préparer au bout du pinceau. Ainsi ce
n' est qu' un peu de hasard qui a achevé ce que
l' art avoit déjà commencé. De plus, cet ouvrage
de l' art et du hasard tout ensemble n' étoit qu' un
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peu d' écume, objet confus, et propre à faire
honneur à un coup de hasard ; objet informe, qui ne
demande qu' un peu de couleur blanchâtre échappée
au pinceau, sans aucune figure précise, ni
aucune correction de dessin. Quelle comparaison
de cette écume avec tout un dessin d' histoire
suivie, où l' imagination la plus féconde, et le génie
le plus hardi, étant soutenus par la science des
règles, suffisent à peine pour exécuter ce qui
compose un tableau excellent ?
Je ne puis me résoudre à quitter ces exemples
sans prier le lecteur de remarquer que les hommes
les plus sensés ont naturellement une peine
extrême à croire que les bêtes n' aient aucune
connoissance, et qu' elles soient de pures machines.
D' où vient cette répugnance invincible en tant de
bons esprits ? C' est qu' ils supposent avec raison
que des mouvements si justes, et d' une si
parfaite mécanique, ne peuvent se faire sans quelque
industrie, et que la matière seule, sans art, ne
peut faire ce qui marque tant de connoissance.
On voit par là que la raison la plus droite conclut
naturellement que la matière seule ne peut, ni
par les lois simples du mouvement, ni par les
coups capricieux du hasard, faire des animaux
qui ne soient que de pures machines. Les
philosophes mêmes qui n' attribuent aucune
connoissance aux animaux, ne peuvent éviter de
reconnoître que ce qu' ils supposent aveugle et sans
art dans ces machines, est plein de sagesse et d' art
dans le premier moteur qui en a fait les ressorts
et qui en a réglé les mouvemens. Ainsi les
philosophes les
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plus opposés reconnoissent également que la
matière et le hasard ne peuvent produire sans art
tout ce qu' on voit dans les animaux.

PARTIE 1 CHAPITRE 2

preuves de l' existence de Dieu, tirées de la
considération des principales merveilles de la
nature.

après ces comparaisons, sur lesquelles je prie
le lecteur de se consulter simplement soi-même
sans raisonner, je crois qu' il est temps d' entrer
dans le détail de la nature. Je ne prétends pas la
pénétrer toute entière ; qui le pourroit ? Je ne
prétends même entrer dans aucune discussion de
physique : ces discussions supposeroient certaines
connoissances approfondies, que beaucoup de
gens d' esprit n' ont jamais acquises ; et je ne veux
leur proposer que le simple coup d' oeil de la face
de la nature ; je ne veux leur parler que de ce
que tout le monde sait, et qui ne demande qu' un
peu d' attention tranquille et sérieuse.
Arrêtons-nous d' abord au grand objet qui attire
nos premiers regards, je veux dire la structure
générale de l' univers. Jetons les yeux sur cette
terre qui nous porte ; regardons cette voûte
immense des cieux qui nous couvre, ces abîmes d' air
et d' eau qui nous environnent, et ces astres qui
nous éclairent. Un homme qui vit sans réflexion
ne pense qu' aux espaces qui sont auprès de lui
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ou qui ont quelque rapport à ses besoins : il ne
regarde la terre entière que comme le plancher
de sa chambre, et le soleil qui l' éclaire pendant
le jour que comme la bougie qui l' éclaire
pendant la nuit : ses pensées se renferment dans le
lieu étroit qu' il habite. Au contraire, l' homme
accoutumé à faire des réflexions étend ses regards
plus loin, et considère avec curiosité les abîmes
presque infinis dont il est environné de toutes
parts. Un vaste royaume ne lui paroît alors qu' un
petit coin de la terre ; la terre elle-même n' est à
ses yeux qu' un point dans la masse de l' univers ;
et il admire de s' y voir placé, sans savoir
comment il y a été mis.
Qui est-ce qui a suspendu ce globe de la terre
qui est immobile ? Qui est-ce qui en a posé les
fondemens ? Rien n' est, ce semble, plus vil qu' elle ;
les plus malheureux la foulent aux pieds. Mais
c' est pourtant pour la posséder qu' on donne tous
les plus grands trésors. Si elle étoit plus dure,
l' homme ne pourroit en ouvrir le sein pour la
cultiver ; si elle étoit moins dure, elle ne pourroit
le porter ; il enfonceroit partout, comme il
enfonce dans le sable ou dans un bourbier. C' est du
sein inépuisable de la terre que sort tout ce qu' il
y a de plus précieux. Cette masse informe, vile et
grossière, prend toutes les formes les plus
diverses, et elle seule devient tour-à-tour tous les
biens que nous lui demandons : cette boue si sale
se transforme en mille beaux objets qui charment
les yeux : en une seule année elle devient
branches, boutons, feuilles, fleurs, fruits et
semences,
pô"

pour renouveler ses libéralités en faveur des
hommes. Rien ne l' épuise. Plus on déchire ses
entrailles, plus elle est libérale. Après tant de
siècles, pendant lesquels tout est sorti d' elle,
elle n' est point encore usée : elle ne ressent aucune
vieillesse ; ses entrailles sont encore pleines des
mêmes trésors. Mille générations ont passé dans
son sein : tout vieillit, excepté elle seule ;
elle se rajeunit chaque année au printemps. Elle
ne manque jamais aux hommes : mais les hommes
insensés se manquent à eux-mêmes en négligeant
de la cultiver ; c' est par leur paresse et par leurs
désordres qu' ils laissent croître les ronces et les
épines en la place des vendanges et des moissons :
ils se disputent un bien qu' ils laissent perdre. Les
conquérans laissent en friche la terre pour la
possession de laquelle ils ont fait périr tant de
milliers d' hommes, et ont passé leur vie dans une
si terrible agitation. Les hommes ont devant eux des
terres immenses qui sont vides et incultes ; et ils
renversent le genre humain pour un coin de cette
terre si négligée.
La terre, si elle étoit bien cultivée, nourriroit
cent fois plus d' hommes qu' elle n' en nourrit.
L' inégalité même des terroirs, qui paroît d' abord
un défaut, se tourne en ornement et en utilité.
Les montagnes se sont élevées, et les vallons sont
descendus en la place que le seigneur leur a
marquée. Ces diverses terres, suivant les divers
aspects du soleil, ont leurs avantages. Dans ces
profondes vallées on voit croître l' herbe fraîche
pour nourrir les troupeaux : auprès d' elles
s' ouvrent de vastes
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campagnes revêtues de riches moissons. Ici des
coteaux s' élèvent comme en amphithéâtre, et sont
couronnés de vignobles et d' arbres fruitiers : là
de hautes montagnes vont porter leur front glacé
jusque dans les nues, et les torrens qui en
tombent sont les sources des rivières. Les rochers, qui
montrent leur cime escarpée, soutiennent la terre
des montagnes, comme les os du corps humain
en soutiennent les chairs. Cette variété fait le
charme des paysages, et en même temps elle
satisfait aux divers besoins des peuples.
Il n' y a point de terroir si ingrat qui n' ait
quelque propriété. Non-seulement les terres noires et
fertiles, mais encore les argilleuses et les
graveleuses, récompensent l' homme de ses peines : les
marais desséchés deviennent fertiles : les sables ne
couvrent d' ordinaire que la surface de la terre ;
et quand le laboureur a la patience d' enfoncer,
il trouve un terroir neuf qui se fertilise à mesure
qu' on le remue et qu' on l' expose aux rayons du
soleil. Il n' y a presque point de terre entièrement
ingrate, si l' homme ne se lasse point de la remuer
pour l' exposer au soleil, et s' il ne lui demande que
ce qu' elle est propre à porter. Au milieu des
pierres et des rochers on trouve d' excellens
pâturages ; il y a dans leurs cavités des veines
que les rayons du soleil pénètrent, et qui
fournissent aux plantes pour nourrir les troupeaux
des sucs très-savoureux. Les côtes mêmes qui
paroissent les plus stériles et les plus sauvages
offrent souvent des fruits
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délicieux ou des remèdes très-salutaires qui
manquent dans les plus fertiles pays.
D' ailleurs, c' est par un effet de la providence
divine que nulle terre ne porte tout ce qui sert à
la vie humaine ; car le besoin invite les hommes
au commerce, pour se donner mutuellement ce
qui leur manque, et ce besoin est le lien naturel
de la société entre les nations : autrement tous les
peuples du monde seroient réduits à une seule
sorte d' habits et d' alimens, rien ne les inviteroit à
se connoître et à s' entrevoir.
Tout ce que la terre produit se corrompant,
rentre dans son sein, et devient le germe d' une
nouvelle fécondité. Ainsi elle reprend tout ce
qu' elle a donné, pour le rendre encore. Ainsi la
corruption des plantes, et les excrémens des
des animaux qu' elle nourrit, la nourrissent elle-même,
et perpétuent sa fertilité. Ainsi plus elle donne,
plus elle reprend ; et elle ne s' épuise jamais,
pourvu qu' on sache dans la culture lui rendre ce
qu' elle a donné. Tout sort de son sein ; tout y
rentre, et rien ne s' y perd. Toutes les semences
qui y retournent se multiplient. Confiez à la terre
des grains de blé ; en se pourrissant ils germent,
et cette mère féconde vous rend avec usure plus
d' épis qu' elle n' a reçu de grains. Creusez dans ses
entrailles, vous y trouverez la pierre et le
marbre pour les plus superbes édifices. Mais qui
est-ce qui a renfermé tant de trésors dans son sein, à
condition qu' ils se reproduisent sans cesse ? Voyez
tant de métaux précieux et utiles, tant de
minéraux destinés à la commodité de l' homme.
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Admirez les plantes qui naissent de la terre ;
elles fournissent des alimens aux sains, et des
remèdes aux malades. Leurs espèces et leurs vertus
sont innombrables : elles ornent la terre ; elles
donnent de la verdure, des fleurs odoriférantes
et des fruits délicieux. Voyez-vous ces vastes
forêts qui paroissent aussi anciennes que le
monde ? Ces arbres s' enfoncent dans la terre par
leurs racines, comme leurs branches s' élèvent vers
le ciel ; leurs racines les défendent contre les
vents, et vont chercher, comme par de petits tuyaux
souterrains, tous les sucs destinés à la nourriture
de leur tige ; la tige elle-même se revêt d' une dure
écorce qui met le bois tendre à l' abri des injures
de l' air ; les branches distribuent en divers canaux
la sève que les racines avoient réunie dans le
tronc. En été ces rameaux nous protègent de leur
ombre contre les rayons du soleil ; en hiver ils
nourrissent la flamme qui conserve en nous la
chaleur naturelle. Leur bois n' est pas seulement
utile pour le feu ; c' est une matière douce,
quoique solide et durable, à laquelle la main de
l' homme donne sans peine toutes les formes qu' il
lui plaît, pour les plus grands ouvrages de
l' architecture et de la navigation. De plus, les
arbres fruitiers, en penchant leurs rameaux vers
la terre, semblent offrir leurs fruits à l' homme.
Les arbres et les plantes, en laissant tomber leurs
fruits ou leurs graines, se préparent autour d' eux
une nombreuse postérité. La plus foible plante,
le moindre légume contient en petit volume dans une
graine le germe de tout ce qui se déploie dans
les plus
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hautes plantes, et dans les plus grands
arbres. La terre, qui ne change jamais, fait tous
ces changemens dans son sein.
Regardons maintenant ce qu' on appelle l' eau :
c' est un corps liquide, clair et transparent. D' un
côté, il coule, il échappe, il s' enfuit ; de l' autre,
il prend toutes les formes des corps qui
l' environnent, n' en ayant aucune par lui-même. Si
l' eau étoit un peu plus raréfiée, elle deviendroit
une espèce d' air ; toute la face de la terre seroit
sèche et stérile ; il n' y auroit que des animaux
volatiles ; nulle espèce d' animal ne pourroit nager,
nul poisson ne pourroit vivre ; il n' y auroit aucun
commerce par la navigation. Quelle main industrieuse
a su épaissir l' eau en subtilisant l' air, et distinguer
si bien ces deux espèces de corps fluides ?
Si l' eau étoit un peu plus raréfiée, elle ne
pourroit plus soutenir ces prodigieux édifices
flottans qu' on nomme vaisseaux ; les corps les moins
pesans s' enfonceroient d' abord dans l' eau. Qui
est-ce qui a pris le soin de choisir une si juste
configuration de parties, et un degré si précis de
mouvement, pour rendre l' eau si fluide, si
insinuante, si propre à échapper, si incapable de
toute consistance, et néanmoins si forte pour
porter, et si impétueuse pour entraîner les plus
pesantes masses ? Elle est docile ; l' homme la mène,
comme un cavalier mène un cheval sur la pointe
des rênes ; il la distribue comme il lui plaît ; il
l' élève sur les montagnes escarpées, et se sert de
son poids même pour lui faire faire des chûtes
qui la font remonter autant qu' elle est descendue.
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Mais l' homme qui mène les eaux avec tant
d' empire est à son tour mené par elles. L' eau est une
des plus grandes forces mouvantes que l' homme
sache employer, pour suppléer à ce qui lui
manque, dans les arts les plus nécessaires, par la
petitesse et par la foiblesse de son corps.
Mais ces eaux, qui, nonobstant leur fluidité,
sont des masses si pesantes, ne laissent pas de
s' élever au-dessus de nos têtes, et d' y demeurer
longtemps suspendues. Voyez-vous ces nuages qui
volent comme sur les ailes des vents ? S' ils
tomboient tout-à-coup par de grosses colonnes
d' eaux, rapides comme des torrens, ils submergeroient
et détruiroient tout dans l' endroit de leur chute, et
le reste des terres demeureroit aride. Quelle main
les tient dans ces réservoirs suspendus, et ne leur
permet de tomber que goutte à goutte, comme si
on les distilloit par un arrosoir ? D' où vient qu' en
certains pays chauds, où il ne pleut presque
jamais, les rosées de la nuit sont si abondantes
qu' elles suppléent au défaut de la pluie ; et qu' en
d' autres pays, tels que les bords du Nil et du
Gange, l' inondation régulière des fleuves en
certaines saisons pourvoit à point nommé aux
besoins des peuples pour arroser les terres ?
Peut-on imaginer des mesures mieux prises pour
rendre tous les pays fertiles ?
Ainsi l' eau désaltère non-seulement les hommes,
mais encore les campagnes arides ; et celui qui
nous a donné ce corps fluide l' a distribué avec
soin sur la terre, comme les canaux d' un jardin.
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Les eaux tombent des hautes montagnes, où leurs
réservoirs sont placés ; elles s' assemblent en gros
ruisseaux dans les vallées : les rivières
serpentent dans les vastes campagnes pour les
mieux arroser ; elles vont enfin se précipiter
dans la mer, pour en faire le centre du commerce
à toutes les nations. Cet océan, qui semble mis
au milieu des terres pour en faire une éternelle
séparation, est au contraire le rendez-vous de tous
les peuples, qui ne pourroient aller par terre
d' un bout du monde à l' autre, qu' avec des fatigues,
des longueurs et des dangers incroyables. C' est
par ce chemin sans traces au travers des abîmes,
que l' ancien monde donne la main au nouveau, et que
le nouveau prête à l' ancien tant de commodités et de
richesses.
Les eaux distribuées avec tant d' art font une
circulation dans la terre, comme le sang circule
dans le corps humain. Mais outre cette circulation
perpétuelle de l' eau, il y a encore le flux
et reflux de la mer. Ne cherchons point les
causes de cet effet si mystérieux. Ce qui est
certain, c' est que la mer vous porte et vous reporte
précisément aux mêmes lieux à certaines heures.
Qui est-ce qui la fait se retirer, et puis revenir
sur ses pas avec tant de régularité ? Un peu plus
ou un peu moins de mouvement dans cette masse
fluide déconcerteroit toute la nature : un peu plus
de mouvement dans les eaux qui remontent,
inonderoit des royaumes entiers. Qui est-ce qui a su
prendre des mesures si justes dans des corps
immenses ? Qui est-ce qui a su éviter le trop et le
trop
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peu ? Quel doigt a marqué à la mer, sur son
rivage, la borne immobile qu' elle doit respecter
dans la suite de tous les siècles, en lui disant :
là vous viendrez briser l' orgueil de vos vagues ?
Mais ces eaux si coulantes deviennent tout-à-coup
pendant l' hiver dures comme des rochers : les
sommets des hautes montagnes ont même en tout
temps des glaces et des neiges, qui sont les
sources des rivières, et qui abreuvant les
pâturages les rendent plus fertiles. Ici les eaux
sont douces pour désaltérer l' homme ; là elles ont un
sel qui assaisonne et rend incorruptibles nos
alimens. Enfin, si je lève la tête, j' aperçois dans
les nuées qui volent au-dessus de nous, des espèces
de mers suspendues pour tempérer l' air, pour
arrêter les rayons enflammés du soleil, et pour
arroser la terre quand elle est trop sèche. Quelle
main a pu suspendre sur nos têtes ces grands
réservoirs d' eaux ? Quelle main prend soin de ne
les laisser jamais tomber que par des pluies
modérées ?
Après avoir considéré les eaux, appliquons-nous
à examiner d' autres masses encore plus étendues.
Voyez-vous ce qu' on nomme l' air ? C' est un
corps si pur, si subtil et si transparent, que les
rayons des astres situés dans une distance presque
infinie de nous, le percent tout entier sans peine,
et en un seul instant, pour venir éclairer nos yeux.
Un peu moins de subtilité dans ce corps fluide
nous auroit dérobé le jour, ou ne nous auroit
laissé tout au plus qu' une lumière sombre et
confuse, comme quand l' air est plein de brouillards
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épais. Nous vivons plongés dans des abîmes d' air,
comme les poissons dans des abîmes d' eau. De
même que l' eau, si elle se subtilisoit, deviendroit
une espèce d' air qui feroit mourir les poissons ;
l' air, de son côté, nous ôteroit la respiration s' il
devenoit plus épais et plus humide : alors nous
nous noierions dans les flots de cet air épaissi,
comme un animal terrestre se noie dans la mer.
Qui est-ce qui a purifié avec tant de justesse cet
air que nous respirons ? S' il étoit plus épais il
nous suffoqueroit ; comme s' il étoit plus subtil il
n' auroit pas cette douceur qui fait une nourriture
continuelle du dedans de l' homme : nous éprouverions
partout ce qu' on éprouve sur le sommet des
montagnes les plus hautes, où la subtilité de l' air
ne fournit rien d' assez humide et d' assez
nourrissant pour les poumons.
Mais quelle puissance invisible excite et
appaise si soudainement les tempêtes de ce grand
corps fluide ? Celles de la mer n' en sont que les
suites. De quel trésor sont tirés les vents qui
purifient l' air, qui attiédissent les saisons
brûlantes, qui tempèrent la rigueur des hivers, et
qui changent en un instant la face du ciel ? Sur
les ailes de ces vents volent les nuées d' un bout
de l' horizon à l' autre. On sait que certains vents
règnent en certaines mers dans des saisons
précises : ils durent un temps réglé ; et il leur en
succède d' autres comme tout exprès pour rendre les
navigations commodes et régulières. Pourvu que les
hommes soient patients, et aussi ponctuels que les
vents, ils feront sans peine les plus longues
navigations.
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Voyez-vous ce feu qui paroît allumé dans les
astres, et qui répand partout la lumière ? Voyez-vous
cette flamme que certaines montagnes vomissent, et
que la terre nourrit de soufre dans ses entrailles ?
Ce même feu demeure paisiblement caché dans
les veines des cailloux, et il y attend à éclater
jusqu' à ce que le choc d' un autre corps l' excite,
pour ébranler les villes et les montagnes. L' homme
a su l' allumer, et l' attacher à tous ses usages, pour
plier les plus durs métaux, et pour nourrir avec
du bois, jusque dans les climats les plus glacés,
une flamme qui lui tienne lieu de soleil quand le
soleil s' éloigne de lui. Cette flamme se glisse
subtilement dans toutes les semences ; elle est comme
l' ame de tout ce qui vit ; elle consume tout ce qui
est impur, et renouvelle ce qu' elle a purifié. Le
feu prête sa force aux hommes trop foibles ; il
enlève tout-à-coup les édifices et les rochers. Mais
veut-on le borner à un usage plus modéré ? Il
réchauffe l' homme, et il cuit ses alimens. Les
anciens, admirant le feu, ont cru que c' étoit un
trésor céleste que l' homme avoit dérobé aux dieux.
Il est temps de lever nos yeux vers le ciel. Quelle
puissance a construit au-dessus de nos têtes une si
vaste et si superbe voûte ! Quelle étonnante
variété d' admirables objets ! C' est pour nous donner
un beau spectacle, qu' une main toute-puissante
a mis devant nos yeux de si grands et de si
éclatans objets. C' est pour nous faire admirer le
ciel, dit Cicéron, que Dieu a fait l' homme
autrement que le reste des animaux. Il est droit, et
p23

lève la tête, pour être occupé de ce qui est
au-dessus de lui. Tantôt nous voyons un azur
sombre, où les feux les plus purs étincellent : tantôt
nous voyons dans un ciel tempéré les plus douces
couleurs avec des nuances que la peinture ne peut
imiter : tantôt nous voyons des nuages de toutes
les figures et de toutes les couleurs les plus vives,
qui changent à chaque moment cette décoration
par les plus beaux accidens de lumière.
La succession régulière des jours et des nuits,
que fait-elle entendre ? Le soleil ne manque
jamais, depuis tant de siècles, à servir les hommes
qui ne peuvent se passer de lui. L' aurore, depuis
des milliers d' années, n' a pas manqué une seule
fois d' annoncer le jour : elle le commence à point
nommé au moment et au lieu réglé. Le soleil,
dit l' écriture, sait où il doit se coucher chaque
jour. Par là il éclaire tour-à-tour les deux côtés
du monde, et visite tous ceux auxquels il doit ses
rayons. Le jour est le temps de la société et du
travail : la nuit, enveloppant de ses ombres la
terre, finit tour-à-tour toutes les fatigues, et
adoucit toutes les peines : elle suspend, elle calme
tout ; elle répand le silence et le sommeil ; en
délassant les corps, elle renouvelle les esprits.
Bientôt le jour revient pour rappeler l' homme au
travail, et pour ranimer toute la nature.
Mais outre ce cours si constant qui forme les
jours et les nuits, le soleil nous en montre un
autre par lequel il s' approche pendant six mois
d' un pôle, et au bout de six mois revient avec la
p24

même diligence sur ses pas pour visiter l' autre. Ce
bel ordre fait qu' un seul soleil suffit à toute la
terre. S' il étoit plus grand dans la même distance,
il embraseroit tout le monde ; la terre s' en
iroit en poudre : si, dans la même distance, il
étoit moins grand, la terre seroit toute glacée et
inhabitable : si, dans la même grandeur, il étoit
plus voisin de nous, il nous enflammeroit ; si,
dans la même grandeur, il étoit plus éloigné de
nous, nous ne pourrions subsister dans le globe
terrestre faute de chaleur. Quel compas, dont le
tour embrasse le ciel et la terre, a pris des
mesures si justes ? Cet astre ne fait pas moins de
bien à la partie dont il s' éloigne pour la tempérer,
qu' à celle dont il s' approche pour la favoriser de
ses rayons. Ses regards bienfaisans fertilisent tout
ce qu' il voit. Ce changement fait celui des
saisons, dont la variété est si agréable. Le
printemps fait taire les vents glacés, montre les
fleurs, et promet les fruits. L' été donne les riches
moissons. L' automne répand les fruits promis par le
printemps ; et l' hiver, qui est une espèce de nuit,
où l' homme se délasse, ne concentre tous les trésors
de la terre, qu' afin que le printemps suivant les
déploie avec toutes les grâces de la nouveauté.
Ainsi la nature diversement parée donne tour-à-tour
tant de beaux spectacles, qu' elle ne laisse
jamais à l' homme le temps de se dégoûter de ce
qu' il possède.
Mais comment est-ce que le cours du soleil
peut être si régulier ? Il paroît que cet astre
n' est qu' un globe de flamme très-subtile, et par
conséquent
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très-fluide. Qui est-ce qui tient cette flamme,
si mobile et si impétueuse, dans les bornes
précises d' un globe parfait ? Quelle main conduit
cette flamme dans un chemin si droit, sans qu' elle
s' échappe jamais d' aucun côté ? Cette flamme ne tient
à rien, et il n' y a aucun corps qui pût ni la
guider, ni la tenir assujettie. Elle consumeroit
bientôt tout corps qui la tiendroit renfermée dans
son enceinte. Où va-t-elle ? Qui lui a appris à
tourner sans cesse et si régulièrement dans des
espaces où rien ne la gêne ? Ne circule-t-elle pas
autour de nous tout exprès pour nous servir ? Que
si cette flamme ne tourne pas, et si au contraire
c' est nous qui tournons autour d' elle, je demande
d' où vient qu' elle est si bien placée dans le
centre de l' univers, pour être comme le foyer ou
le coeur de toute la nature. Je demande d' où vient
que ce globe d' une matière si subtile ne s' échappe
jamais d' aucun côté dans ces espaces immenses qui
l' environnent, et où tous les corps qui sont fluides
semblent devoir céder à l' impétuosité de cette
flamme ? Enfin je demande d' où vient que le globe
de la terre, qui est si dur, tourne si régulièrement
autour de cet astre, dans des espaces où nul corps
solide ne le tient assujetti, pour régler son
cours ? Qu' on cherche tant qu' on voudra dans la
physique les raisons les plus ingénieuses pour
expliquer ce fait : toutes ces raisons, supposé
même qu' elles soient vraies, se tourneront en
preuves de la divinité. Plus le ressort qui conduit
la machine de l' univers est juste, simple, constant,
assuré, et fécond en effets utiles, plus il faut
qu' une main très-puissante
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et très-industrieuse ait su choisir ce ressort le
plus parfait de tous.
Mais regardons encore une fois ces voûtes
immenses, où brillent les astres, et qui couvrent nos
têtes. Si ce sont des voûtes solides, qui en est
l' architecte ? Qui est-ce qui a attaché tant de
grands corps lumineux à certains endroits de ces
voûtes, de distance en distance ? Qui est-ce qui fait
tourner si régulièrement ces voûtes autour de nous ?
Si au contraire les cieux ne sont que des espaces
immenses remplis de corps fluides, comme l' air
qui nous environne, d' où vient que tant de corps
solides y flottent, sans s' enfoncer jamais, et sans
se rapprocher jamais les uns des autres ? Depuis
tant de siècles que nous avons des observations
astronomiques, on est encore à découvrir le
moindre dérangement dans les cieux. Un corps fluide
donne-t-il un arrangement si constant et si
régulier aux corps solides qui nagent circulairement
dans son enceinte ?
Mais que signifie cette multitude presque
innombrable d' étoiles ? La profusion avec laquelle
la main de Dieu les a répandues sur son ouvrage
fait voir qu' elles ne coûtent rien à sa puissance. Il
en a semé les cieux, comme un prince magnifique
répand l' argent à pleines mains, ou comme
il met des pierreries sur un habit. Que quelqu' un
dise, tant qu' il lui plaira, que ce sont autant de
mondes, semblables à la terre que nous habitons ;
je le suppose pour un moment. Combien doit être
puissant et sage celui qui fait des mondes aussi
innombrables que les grains de sable qui couvrent
p27

le rivage des mers, et qui conduit sans peine,
pendant tant de siècles, tous ces mondes errans,
comme un berger conduit un troupeau ! Si au
contraire ce sont seulement des flambeaux allumés
pour luire à nos yeux dans ce petit globe qu' on
nomme la terre, quelle puissance, que rien ne
lasse, et à qui rien ne coûte ! Quelle profusion,
pour donner à l' homme, dans ce petit coin de
l' univers, un spectacle si étonnant !
Mais parmi ces astres, j' aperçois la lune, qui
semble partager avec le soleil le soin de nous
éclairer. Elle se montre à point nommé, avec
toutes les étoiles, quand le soleil est obligé
d' aller ramener le jour dans l' autre hémisphère.
Ainsi la nuit même, malgré ses ténèbres, a une
lumière, sombre à la vérité, mais douce et utile.
Cette lumière est empruntée du soleil, quoique
absent. Ainsi tout est ménagé dans l' univers avec un
si bel art, qu' un globe voisin de la terre, et aussi
ténébreux qu' elle par lui-même, sert néanmoins
à lui renvoyer par réflexion les rayons qu' il reçoit
du soleil ; et que le soleil éclaire par la lune les
peuples qui ne peuvent le voir, pendant qu' il doit
en éclairer d' autres.
Le mouvement des astres, dira-t-on, est réglé
par des lois immuables. Je suppose le fait. Mais
c' est ce fait même qui prouve ce que je veux
établir. Qui est-ce qui a donné à toute la nature
des lois tout ensemble si constantes et si
salutaires ; des lois si simples, qu' on est tenté
de croire qu' elles s' établissent d' elles-mêmes, et
si fécondes en effets utiles, qu' on ne peut
s' empêcher d' y reconnoître
p28

un art merveilleux ? D' où nous vient la conduite
de cette machine universelle, qui travaille sans
cesse pour nous, sans que nous y pensions ? à qui
attribuerons-nous l' assemblage de tant de ressorts
si profonds et si bien concertés, et de tant de
corps grands et petits, visibles et invisibles,
qui conspirent également pour nous servir ? Le
moindre atôme de cette machine, qui viendroit à
se déranger, démonteroit toute la nature. Les
ressorts d' une montre ne sont point liés avec tant
d' industrie et de justesse. Quel est donc ce dessein
si étendu, si suivi, si beau, si bienfaisant ? La
nécessité de ces lois, loin de m' empêcher d' en
chercher l' auteur, ne fait qu' augmenter ma
curiosité et mon admiration. Il falloit qu' une main
également industrieuse et puissante mît dans son
ouvrage un ordre également simple et fécond,
constant et utile. Je ne crains donc pas de dire,
avec l' écriture, que chaque étoile se hâte d' aller
où le seigneur l' envoie ; et que, quand il parle,
elles répondent avec tremblement : nous voici :
adsumus .
Mais tournons nos regards vers les animaux,
encore plus dignes d' admiration que les cieux et
les astres. Il y en a des espèces innombrables. Les
uns n' ont que deux pieds ; d' autres en ont quatre ;
d' autres en ont un très-grand nombre. Les uns
marchent ; les autres rampent ; d' autres volent ;
d' autres nagent ; d' autres volent, marchent, et
nagent tout ensemble. Les ailes des oiseaux et les
nageoires des poissons sont comme des rames qui
p29

fendent la vague de l' air ou de l' eau, et qui
conduisent le corps flottant de l' oiseau ou du
poisson, dont la structure est semblable à celle
d' un navire. Mais les ailes des oiseaux ont des
plumes avec un duvet qui s' enfle à l' air, et qui
s' appesantiroit dans les eaux : au contraire, les
nageoires des poissons ont des pointes dures et
sèches, qui fendent l' eau sans en être imbibées, et
qui ne s' appesantissent point quand on les mouille.
Certains oiseaux qui nagent, comme les cygnes,
élèvent en haut leurs ailes, et tout leur plumage,
de peur de le mouiller, et afin qu' il leur serve
comme de voile. Ils ont l' art de tourner ce
plumage du côté du vent, et d' aller, comme les
vaisseaux, à la bouline, quand le vent ne leur est
pas favorable. Les oiseaux aquatiques, tels que les
canards, ont aux pattes de grandes peaux, qui
s' étendent, et qui font des raquettes à leurs pieds,
pour les empêcher d' enfoncer dans les bords
marécageux des rivières.
Parmi ces animaux, les bêtes féroces, telles que
les lions, sont celles qui ont les muscles les plus
gros aux épaules, aux cuisses, et aux jambes : aussi
ces animaux sont-ils souples, agiles, nerveux, et
prompts à s' élancer. Les os de leurs mâchoires sont
prodigieux, à proportion du reste de leur corps.
Ils ont des dents et des griffes, qui leur servent
d' armes terribles, pour déchirer et pour dévorer
les autres animaux.
Par la même raison les oiseaux de proie, comme
les aigles, ont un bec et des ongles qui percent
tout. Les muscles de leurs ailes sont d' une
extrême
p30

grandeur, et d' une chair très-dure, afin
que leurs ailes aient un mouvement plus fort et
plus rapide. Aussi ces animaux, quoique assez
pesans, s' élèvent-ils sans peine jusque dans les
nues, d' où ils s' élancent comme la foudre, sur
toute proie qui peut les nourrir.
D' autres animaux ont des cornes : leur plus
grande force est dans les reins et dans le cou.
D' autres ne peuvent que ruer. Chaque espèce a
ses armes offensives ou défensives. Leurs chasses
sont des espèces de guerres qu' ils font les uns
contre les autres pour les besoins de la vie.
Ils ont aussi leurs règles et leur police. L' un
porte, comme la tortue, sa maison dans laquelle
il est né : l' autre bâtit la sienne, comme l' oiseau,
sur les plus hautes branches des arbres, pour
préserver ses petits de l' insulte des animaux qui ne
sont point ailés. Il pose même son nid dans les
feuillages les plus épais, pour le cacher à ses
ennemis. Un autre, comme le castor, va bâtir
jusqu' au fond des eaux d' un étang l' asyle qu' il se
prépare, et sait élever des digues pour le rendre
inaccessible par l' inondation. Un autre, comme
la taupe, naît avec un museau si pointu et si
aiguisé, qu' il perce en un moment le terrein le plus
dur, pour se faire une retraite souterraine. Le
renard sait creuser un terrier avec deux issues,
pour n' être point surpris, et pour éluder les
piéges du chasseur.
Les animaux reptiles sont d' une autre fabrique.
Ils se plient, ils se replient ; par les
évolutions de leurs muscles, ils gravissent, ils
embrassent, ils
p31

serrent, ils accrochent les corps qu' ils
rencontrent ; ils se glissent subtilement partout.
Leurs organes sont presque indépendans les uns des
autres : aussi vivent-ils encore après qu' on les a
coupés.
Les oiseaux, dit Cicéron, qui ont les jambes
longues, ont aussi le cou long à proportion, pour
pouvoir abaisser leur bec jusqu' à terre, et y
prendre leurs alimens. Le chameau est de même.
L' éléphant, dont le cou seroit trop pesant par sa
grosseur, s' il étoit aussi long que celui du
chameau, a été pourvu d' une trompe, qui est un
tissu de nerfs et de muscles, qu' il alonge, qu' il
retire, qu' il replie en tous sens, pour saisir les
corps, pour les enlever et pour les repousser :
aussi les latins ont-ils appelé cette trompe une
main.
Certains animaux paroissent faits pour l' homme.
Le chien est né pour le caresser ; pour se dresser
comme il lui plaît ; pour lui donner une image
agréable de société, d' amitié, de fidélité et de
tendresse ; pour garder tout ce qu' on lui confie ;
pour prendre à la course beaucoup d' autres bêtes
avec ardeur, et pour les laisser ensuite à
l' homme, sans en rien retenir. Le cheval et les
autres animaux semblables se trouvent sous la main
de l' homme, pour le soulager dans son travail, et
pour se charger de mille fardeaux. Ils sont nés
pour porter, pour marcher, pour soulager l' homme
dans sa foiblesse, et pour obéir à tous ses
mouvemens. Les boeufs ont la force et la patience
en partage,
p32

pour traîner la charrue et pour labourer. Les
vaches donnent des ruisseaux de lait. Les
moutons ont dans leur toison un superflu qui n' est
pas pour eux, et qui se renouvelle pour inviter
l' homme à les tondre toutes les années. Les
chèvres mêmes fournissent un crin long, qui leur est
inutile, et dont l' homme fait des étoffes pour se
couvrir. Les peaux des animaux fournissent à
l' homme les plus belles fourrures dans les pays les
plus éloignés du soleil. Ainsi l' auteur de la
nature a vêtu ces bêtes selon leur besoin ; et leurs
dépouilles servent encore ensuite d' habits aux
hommes pour les réchauffer dans ces climats
glacés.
Les animaux qui n' ont presque point de poil,
ont une peau très-épaisse et très-dure comme des
écailles : d' autres ont des écailles mêmes, qui se
couvrent les unes les autres, comme les tuiles
d' un toit, et qui s' entr' ouvrent ou se resserrent,
suivant qu' il convient à l' animal de se dilater ou
de se resserrer. Ces peaux et ces écailles servent
aux besoins des hommes.
Ainsi, dans la nature, non-seulement les
plantes, mais encore les animaux, sont faits pour
notre usage. Les bêtes farouches mêmes
s' apprivoisent, ou du moins craignent l' homme. Si
tous les pays étoient peuplés et policés comme
ils devroient l' être, il n' y en auroit point où les
bêtes attaquassent les hommes : on ne trouveroit
plus d' animaux féroces que dans les forêts
reculées ; et on les réserveroit pour exercer
la hardiesse, la force et l' adresse du genre
humain, par un jeu qui représenteroit
p33

la guerre, sans qu' on eût jamais besoin
de guerre véritable entre les nations.
Mais observez que les animaux nuisibles à
l' homme sont les moins féconds, et que les plus
utiles sont ceux qui se multiplient davantage. On
tue incomparablement plus de boeufs et de moutons
qu' on ne tue d' ours et de loups : il y a
néanmoins incomparablement moins d' ours et de loups
que de boeufs et de moutons sur la terre.
Remarquez encore, avec Cicéron, que les femelles de
chaque espèce ont des mamelles dont le nombre
est proportionné à celui des petits qu' elles portent
ordinairement. Plus elles portent de petits, plus
la nature leur a fourni de sources de lait pour les
allaiter.
Pendant que les moutons font croître leur laine
pour nous, les vers à soie nous filent à l' envi de
riches étoffes, et se consument pour nous les
donner. Ils se font de leurs coques une espèce de
tombeau, où ils se renferment dans leur propre
ouvrage ; et ils renaissent sous une figure
étrangère, pour se perpétuer.
D' un autre côté, les abeilles vont recueillir
avec soin le suc des fleurs odoriférantes pour en
composer leur miel, et elles le rangent avec un
ordre qui nous peut servir de modèle. Beaucoup
d' insectes se transforment, tantôt en mouches, et
tantôt en vers. Si on les trouve inutiles, on doit
considérer que ce qui fait partie du grand
spectacle de la nature, et qui contribue à sa
variété, n' est point sans usage pour les hommes
tranquilles et attentifs.
p34

Qu' y a-t-il de plus beau et de plus magnifique
que ce grand nombre de républiques d' animaux
si bien policées, et dont chaque espèce est d' une
construction différente des autres ? Tout montre
combien la façon de l' ouvrier surpasse la vile
matière qu' il a mise en oeuvre : tout m' étonne,
jusques aux moindres moucherons. Si on les trouve
incommodes, on doit remarquer que l' homme a
besoin de quelques peines mêlées avec ses
commodités. Il s' amolliroit, et il s' oublieroit
lui-même, s' il n' avoit rien qui modérât ses
plaisirs, et qui exerçât sa patience.
Considérons maintenant les merveilles qui
éclatent également dans les plus grands corps et
dans les plus petits. D' un côté je vois le soleil,
tant de milliers de fois plus grand que la terre ;
je le vois qui circule dans des espaces, en
comparaison desquels il n' est lui-même qu' un atôme
brillant. Je vois d' autres astres, peut-être encore
plus grands que lui, qui roulent dans d' autres
espaces encore plus éloignés de nous. Au-delà de tous
ces espaces, qui échappent déjà à toute mesure,
j' aperçois encore confusément d' autres astres qu' on
ne peut plus compter ni distinguer. La terre où
je suis n' est qu' un point, par proportion à ce tout
où l' on ne trouve jamais aucune borne. Ce tout est si
bien arrangé, qu' on n' y pourroit déplacer un seul
atôme sans déconcerter toute cette immense
machine ; et elle se meut avec un si bel ordre, que
ce mouvement même en perpétue la variété et la
perfection. Il faut qu' une main à qui rien ne
coûte, ne se lasse point de conduire cet ouvrage
p35

depuis tant de siècles, et que ses doigts se jouent
de l' univers, pour parler comme l' écriture.
D' un autre côté, l' ouvrage n' est pas moins
admirable en petit qu' en grand. Je ne trouve
pas moins en petit une espèce d' infini qui
m' étonne et qui me surmonte. Trouver dans un ciron,
comme dans un éléphant ou dans une baleine,
des membres parfaitement organisés ; y trouver
une tête, un corps, des jambes, des pieds formés
comme ceux des plus grands animaux ! Il y a
dans chaque partie de ces atômes vivans, des
muscles, des nerfs, des veines, des artères, du
sang ; dans ce sang, des esprits, des parties
rameuses et des humeurs ; dans ces humeurs, des
gouttes composées elles-mêmes de diverses
parties, sans qu' on puisse jamais s' arrêter dans
cette composition infinie d' un tout si fini.
Le microscope nous découvre dans chaque
objet connu mille objets qui ont échappé à notre
connoissance. Combien y a-t-il, en chaque objet
découvert par le microscope, d' autres objets que
le microscope lui-même ne peut découvrir ! Que
ne verrions-nous pas, si nous pouvions subtiliser
toujours de plus en plus les instrumens qui
viennent au secours de notre vue trop foible et trop
grossière ? Mais suppléons par l' imagination à ce
qui nous manque du côté des yeux ; et que notre
imagination elle-même soit une espèce de
microscope qui nous représente en chaque atôme mille
mondes nouveaux et invisibles. Elle ne pourra pas
nous figurer sans cesse de nouvelles découvertes
p36

dans les petits corps : elle se lassera ; il faudra
qu' elle s' arrête, qu' elle succombe, et qu' elle laisse
enfin dans le plus petit organe d' un ciron mille
merveilles inconnues.
Renfermons-nous dans la machine de l' animal : elle
a trois choses qui ne peuvent être trop admirées.
1 elle a en elle-même de quoi se défendre contre
ceux qui l' attaquent pour la détruire ; 2 elle a de
quoi se renouveler par la nourriture ; 3 elle a de
quoi perpétuer son espèce par la génération.
Examinons un peu ces trois choses.
1 les animaux ont ce qu' on nomme un instinct,
pour s' approcher des objets utiles, et pour
fuir ceux qui peuvent leur nuire. Ne cherchons
point en quoi consiste cet instinct ;
contentons-nous du simple fait, sans raisonner.
Le petit agneau sent de loin sa mère, et court
au-devant d' elle. Le mouton est saisi d' horreur
aux approches du loup, et s' enfuit avant que d' avoir
pu le discerner. Le chien de chasse est presque
infaillible pour découvrir par la seule odeur le
chemin du cerf. Il y a dans chaque animal un ressort
impétueux qui rassemble tout-à-coup les esprits,
qui tend tous les nerfs, qui rend toutes les
jointures plus souples, qui augmente d' une manière
incroyable, dans les périls soudains, la force,
l' agilité, la vîtesse et les ruses, pour fuir
l' objet qui le menace de sa perte. Il n' est pas
question ici de savoir si les bêtes ont de la
connoissance : je ne prétends entrer en aucune
question de philosophie. Les mouvemens dont je
parle sont entièrement indélibérés, même dans la
machine de l' homme. Si un
p37

homme qui danse sur la corde raisonnoit sur les
règles de l' équilibre, son raisonnement lui feroit
perdre l' équilibre, qu' il garde merveilleusement
sans raisonner, et sa raison ne lui serviroit qu' à
tomber par terre. Il en est de même des bêtes.
Dites, si vous voulez, qu' elles raisonnent comme
les hommes : en le disant, vous n' affoiblissez en
rien ma preuve. Leur raisonnement ne peut jamais
servir à expliquer les mouvemens que nous admirons
le plus en elles. Dira-t-on qu' elles savent les
plus fines règles de la mécanique, qu' elles
observent avec une justesse si parfaite, quand il
est question de courir, de sauter, de nager, de
se cacher, de se replier, de dérober leur piste aux
chiens, ou de se servir de la partie la plus forte de
leur corps pour se défendre ? Dira-t-on qu' elles
savent naturellement les mathématiques, que les
hommes ignorent ? Osera-t-on dire qu' elles font
avec délibération et avec science tous ces
mouvemens si impétueux et si justes, que les hommes
mêmes font sans étude et sans y penser ? Leur
donnera-t-on de la raison dans ces mouvemens
mêmes, où il est certain que l' homme n' en a
pas ?
C' est l' instinct, dira-t-on, qui conduit les bêtes.
Je le veux ; c' est en effet un instinct : mais cet
instinct est une sagacité et une dextérité
admirable, non dans la bête, qui ne raisonne ni ne
peut avoir alors le loisir de raisonner, mais dans la
sagesse supérieure qui la conduit. Cet instinct ou
cette sagesse qui pense et veille pour la bête dans
les choses indélibérées, où elle ne pourroit ni
veiller
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ni penser, quand même elle seroit aussi raisonnable
que nous, ne peut être que la sagesse de l' ouvrier
qui a fait cette machine. Qu' on ne parle donc
plus d' instinct ni de nature : ces noms ne
sont que de beaux noms dans la bouche de ceux
qui les prononcent. Il y a, dans ce qu' ils appellent
nature et instinct, un art et une industrie
supérieure, dont l' invention humaine n' est que
l' ombre. Ce qui est indubitable, c' est qu' il y a
dans les bêtes un nombre prodigieux de mouvemens
entièrement indélibérés, qui sont exécutés selon les
plus fines règles de la mécanique. C' est la
machine seule qui suit ces règles. Voilà le fait
indépendant de toute philosophie ; et le fait seul
décide.
Que penseroit-on d' une montre qui fuiroit à
propos, qui se replieroit, se défendroit, et
échapperoit, pour se conserver, quand on voudroit la
rompre ? N' admireroit-on pas l' art de l' ouvrier ?
Croiroit-on que les ressorts de cette montre se
seroient formés, proportionnés, arrangés et unis
par un pur hasard ? Croiroit-on avoir expliqué
nettement ces opérations si industrieuses, en
parlant de l' instinct et de la nature de cette
montre, qui marqueroit précisément les heures à son
maître, et qui échapperoit à ceux qui voudroient
briser ses ressorts ?
2 qu' y a-t-il de plus beau qu' une machine qui
se répare et se renouvelle sans cesse elle-même ?
L' animal, borné dans ses forces, s' épuise bientôt
par le travail ; mais plus il travaille, plus il se
sent pressé de se dédommager de son travail par
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une abondante nourriture. Les alimens lui
rendent chaque jour la force qu' il a perdue. Il met
au dedans de son corps une substance étrangère,
qui devient la sienne par une espèce de
métamorphose. D' abord elle est broyée et se change
en une espèce de liqueur ; puis elle se purifie,
comme si on la passoit par un tamis pour en séparer
tout ce qui est trop grossier ; ensuite elle parvient
au centre ou foyer des esprits, où elle se subtilise
et devient du sang : enfin elle coule et s' insinue par
des rameaux innombrables, pour arroser tous les
membres ; elle se filtre dans les chairs ; elle
devient chair elle-même ; et tant d' alimens, de
figures et de couleurs si différentes, ne sont plus
qu' une même chair. L' aliment, qui étoit un corps
inanimé, entretient la vie de l' animal, et devient
l' animal même. Les parties qui le composoient
autrefois, se sont exhalées par une insensible et
continuelle transpiration. Ce qui étoit, il y a
quatre ans, un tel cheval, n' est plus que de l' air
ou du fumier. Ce qui étoit alors du foin et de
l' avoine, est devenu ce même cheval si fier et si
vigoureux : du moins il passe pour le même cheval,
malgré ce changement insensible de sa substance.
à la nourriture se joint le sommeil. L' animal
interrompt non-seulement tous les mouvemens
extérieurs, mais encore toutes les principales
opérations du dedans qui pourroient agiter et
dissiper trop les esprits. Il ne lui reste que la
respiration et la digestion : c' est-à-dire que tout
mouvement qui useroit ses forces est suspendu, et
que tout mouvement propre à les renouveler,
s' exerce seul et
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librement. Ce repos, qui est une espèce
d' enchantement, revient toutes les nuits, pendant
que les ténèbres empêchent le travail. Qui est-ce
qui a inventé cette suspension ? Qui est-ce qui a
si bien choisi les opérations qui doivent continuer ;
et qui est-ce qui a exclu, avec un si juste
discernement, toutes celles qui ont besoin d' être
interrompues ? Le lendemain toutes les fatigues
passées sont comme anéanties. L' animal travaille comme
s' il n' avoit jamais travaillé ; et il a une
vivacité qui l' invite à un travail nouveau. Par ce
renouvellement, les nerfs sont toujours pleins
d' esprits, les chairs sont souples, la peau demeure
entière, quoiqu' elle dût, ce semble, s' user. Le corps
vivant de l' animal use bientôt les corps inanimés,
même les plus solides, qui sont autour de lui ; et
il ne s' use point. La peau d' un cheval use
plusieurs selles. La chair d' un enfant, quoique si
tendre et si délicate, use beaucoup d' habits,
pendant qu' elle se fortifie tous les jours. Si ce
renouvellement étoit parfait, ce seroit
l' immortalité et le don d' une jeunesse éternelle.
Mais comme ce renouvellement n' est qu' imparfait,
l' animal perd insensiblement ses forces, et vieillit,
parce que tout ce qui est créé doit porter la
marque du néant d' où il est sorti, et avoir une fin.
3 qu' y a-t-il de plus admirable que la
multiplication des animaux ? Regardez les
individus ; nul animal n' est immortel : tout
vieillit, tout passe, tout disparoît, tout est
anéanti. Regardez les espèces ; tout subsiste,
tout est permanent et immuable dans une
vicissitude continuelle. Depuis
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qu' il y a sur la terre des hommes soigneux
de conserver la mémoire des faits, on n' a vu ni
lion, ni tigre, ni sanglier, ni ours se former par
hasard dans les antres ou dans les forêts. On ne
voit point aussi de productions fortuites de chiens
ou de chats ; les boeufs et les moutons ne naissent
jamais d' eux-mêmes dans les étables et dans les
pâturages. Chacun de ces animaux doit sa naissance
à un certain mâle et à une certaine femelle de son
espèce. Toutes ces différentes espèces se
conservent à peu près de même dans tous les
siècles. On ne voit point que depuis trois mille ans
aucune soit périe ; on ne voit point aussi
qu' aucune se multiplie avec un excès incommode pour
les autres. Si les espèces des ours, des lions et
des tigres se multiplioient à un certain point, ils
détruiroient les espèces des cerfs, des daims, des
moutons, des chèvres et des boeufs ; ils
prévaudroient même sur le genre humain, et
dépeupleroient la terre. Qui est-ce qui tient la
mesure si juste, pour n' éteindre jamais ces espèces,
et pour ne les laisser jamais trop multiplier ?
Mais enfin, cette propagation continuelle de
chaque espèce est une merveille à laquelle nous
sommes trop accoutumés. Que penseroit-on d' un
horloger, s' il savoit faire des montres qui
d' elles-mêmes en produisissent d' autres à l' infini,
en sorte que deux premières montres fussent
suffisantes pour multiplier et perpétuer l' espèce
sur toute la terre ? Que diroit-on d' un architecte,
s' il avoit l' art de faire des maisons qui en
fissent d' autres, pour renouveler l' habitation des
hommes, avant
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qu' elles fussent prêtes à tomber en ruine ? Voilà
ce qu' on voit parmi les animaux. Ils ne sont, si
vous le voulez, que de pures machines, comme
les montres ; mais enfin l' auteur de ces machines
a mis en elles de quoi se reproduire à l' infini par
l' assemblage des deux sexes. Dites, tant qu' il vous
plaira, que cette génération d' animaux se fait par
des moules, ou par une configuration expresse de
chaque individu. Lequel des deux qu' il vous plaise
de dire, vous n' épargnez rien, et l' art de l' ouvrier
n' en éclate pas moins. Si vous supposez qu' à chaque
génération l' individu reçoit, sans aucun moule,
une configuration faite exprès, je demande qui
est-ce qui conduit la configuration d' une machine
si composée, et où éclate une si grande industrie.
Si au contraire, pour n' y reconnoître aucun art,
vous supposez que les moules déterminent tout, je
remonte à ces moules mêmes. Qui est-ce qui les a
préparés ? Ils sont encore bien plus étonnans que
les machines qu' on en veut faire éclore.
Quoi ? On s' imagine des moules dans les animaux
qui vivoient il y a quatre mille ans, et on
assurera qu' ils étoient tellement renfermés les uns
dans les autres à l' infini, qu' il y en a eu pour
toutes les générations de ces quatre mille années,
et qu' il y en a encore de préparés pour la
formation de tous les animaux qui continueront
l' espèce dans la suite de tous les siècles ? Ces
moules, qui ont toute la forme de l' animal, ont
déjà, comme je viens de le remarquer, par leur
configuration, autant de difficulté à être
expliqués que les animaux mêmes : mais ils ont
d' ailleurs des merveilles
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bien plus inexplicables. Au moins la configuration
de chaque animal en particulier ne demande-t-elle
qu' autant d' art et de puissance qu' il en faut pour
exécuter tous les ressorts qui composent cette
machine. Mais quand on suppose les moules, 1 il faut
dire que chaque moule contient en petit, avec une
délicatesse inconcevable, tous les ressorts de la
machine même : or il y a plus d' industrie à faire
un ouvrage si composé en si petit volume, qu' à le
faire plus en grand. 2 il faut dire que chaque
moule, qui est un individu préparé pour une
première génération, renferme distinctement
au-dedans de soi d' autres moules contenus les uns
dans les autres à l' infini pour toutes les
générations possibles dans la suite de tous les
siècles. Qu' y a-t-il de plus industrieux et de plus
étonnant en matière d' art, que cette préparation
d' un nombre infini d' individus, tous formés par
avance dans un seul, dont ils doivent éclore ?
Les moules ne servent donc de rien pour expliquer
les générations d' animaux, sans avoir besoin d' y
reconnoître aucun art : au contraire, les moules
montreroient un plus grand artifice, et une plus
étonnante composition.
Ce qu' il y a de manifeste et d' incontestable,
indépendamment de tous les divers systêmes de
philosophes, c' est que le concours fortuit des
atômes ne produit jamais sans génération, en
aucun endroit de la terre, ni lions, ni tigres, ni
ours, ni éléphans, ni cerfs, ni boeufs, ni
moutons, ni chats, ni chiens, ni chevaux : ils ne
sont jamais produits que par l' accouplement de leurs
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semblables. Les deux animaux qui en produisent
un troisième ne sont point les véritables auteurs
de l' art qui éclate dans la composition de l' animal
engendré par eux. Loin d' avoir l' industrie de
l' exécuter, ils ne savent pas même comment est
composé l' ouvrage qui résulte de leur génération ;
ils n' en connoissent aucun ressort particulier : ils
n' ont été que des instrumens aveugles et
involontaires, appliqués à l' exécution d' un art
merveilleux qui leur est absolument étranger et
inconnu. D' où vient-il cet art si merveilleux qui
n' est point le leur ? Quelle puissance et quelle
industrie sait employer, pour des ouvrages d' un
dessein si ingénieux, des instrumens si incapables
de savoir ce qu' ils font, ni d' en avoir aucune
vue ? Il est inutile de supposer que les bêtes ont
de la connoissance. Donnez-leur en tant qu' il vous
plaira, dans les autres choses ; du moins il faut
avouer qu' elles n' ont dans la génération aucune part
à l' industrie qui éclate dans la composition des
animaux qu' elles produisent.
Allons même plus loin, et supposons tout ce
qu' on raconte de plus étonnant de l' industrie des
animaux. Admirons tant qu' on le voudra la
certitude avec laquelle un chien s' élance dans le
troisième chemin, dès qu' il a senti que la bête
qu' il poursuit n' a laissé aucune odeur dans les deux
premiers. Admirons la biche, qui jette, dit-on, loin
d' elle son petit faon dans quelque lieu caché, afin
que les chiens ne puissent le découvrir par la
senteur de sa piste. Admirons jusqu' à l' araignée,
qui tend par ses filets des piéges subtils aux
moucherons
p45

pour les enlacer et pour les surprendre avant
qu' ils puissent se débarrasser. Admirons encore,
s' il le faut, le héron, qui met, dit-on, sa tête
sous son aile pour cacher dans ses plumes son bec,
dont il veut percer l' estomac de l' oiseau de proie
qui fond sur lui. Supposons tous ces faits
merveilleux. La nature entière est pleine de ces
prodiges. Mais qu' en faut-il conclure
sérieusement ? Si on n' y prend bien garde, ils
prouveront trop. Dirons-nous que les bêtes ont plus
de raison que nous ? Leur instinct a sans doute plus
de certitude que nos conjectures. Elles n' ont
étudié ni dialectique, ni géométrie, ni mécanique ;
elles n' ont aucune méthode, aucune science, ni
aucune culture : ce qu' elles font, elles le font
sans l' avoir étudié ni préparé ; elles le font
tout d' un coup, et sans tenir conseil. Nous nous
trompons à toute heure, après avoir bien raisonné
ensemble : pour elles, sans raisonner, elles
exécutent à toute heure ce qui paroît demander le
plus de choix et de justesse ; leur instinct est
infaillible en beaucoup de choses.
Mais ce nom d' instinct n' est qu' un beau nom
vide de sens : car que peut-on entendre par un
instinct plus juste, plus précis et plus sûr que la
raison même, sinon une raison plus parfaite ? Il
faut donc trouver une merveilleuse raison ou dans
l' ouvrage, ou dans l' ouvrier ; ou dans la machine,
ou dans celui qui l' a composée. Par exemple, quand
je vois dans une montre une justesse sur les heures,
qui surpasse toutes mes connoissances, je conclus
que si la montre ne raisonne pas, il faut qu' elle
ait été formée par un ouvrier qui raisonnoit
p46

en ce genre plus juste que moi. Tout de même,
quand je vois des bêtes qui font à toute
heure des choses où il paroît une industrie plus
sûre que la mienne, j' en conclus aussitôt que cette
industrie si merveilleuse doit être nécessairement
ou dans la machine, ou dans l' inventeur qui l' a
fabriquée. Est-elle dans l' animal même ? Quelle
apparence y a-t-il qu' il soit si savant, et si
infaillible en certaines choses ? Si cette industrie
n' est pas en lui, il faut qu' elle soit dans
l' ouvrier qui a fait cet ouvrage, comme tout l' art
de la montre est dans la tête de l' horloger.
Ne me répondez point que l' instinct des bêtes
est fautif en certaines choses. Il n' est pas
étonnant que les bêtes ne soient pas infaillibles
en tout ; mais il est étonnant qu' elles le soient en
beaucoup de choses. Si elles l' étoient en tout, elles
auroient une raison infiniment parfaite, elles
seroient des divinités. Il ne peut y avoir dans les
ouvrages d' une puissance infinie, qu' une perfection
finie ; autrement Dieu feroit des créatures
semblables à lui ; ce qui est impossible. Il ne peut
donc mettre de la perfection, et par conséquent de la
raison dans ses ouvrages, qu' avec quelque borne.
La borne n' est donc pas une preuve que l' ouvrage
soit sans ordre et sans raison. De ce que je me
trompe quelquefois, il ne s' ensuit pas que je ne
sois point raisonnable, et que tout se fasse en moi
par un pur hasard ; il s' ensuit seulement que ma
raison est bornée et imparfaite. Tout de même,
de ce qu' une bête n' est pas infaillible en tout par
son instinct, quoiqu' elle le soit en beaucoup de
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choses, il ne s' ensuit pas qu' il n' y ait aucune
raison dans cette machine ; il s' ensuit seulement
que cette machine n' a point une raison sans bornes.
Mais enfin le fait est constant, savoir, qu' il y a
dans les opérations de cette machine une conduite
réglée, un art merveilleux, une industrie qui va
jusqu' à l' infaillibilité dans certaines choses. à qui
la donnerons-nous cette industrie infaillible ? à
l' ouvrage, ou à son ouvrier ?
Si vous dites que les bêtes ont des ames
différentes de leurs machines, je vous demanderai
aussitôt : de quelle nature sont ces ames
entièrement différentes des corps, et attachées à
eux ? Qui est-ce qui a su les attacher à des natures
si différentes ? Qui est-ce qui a eu un empire si
absolu sur des natures si diverses, pour les mettre
dans une société si intime, si régulière, si
constante, et où la correspondance est si prompte ?
Si au contraire vous voulez que la même matière
puisse tantôt penser, et tantôt ne penser pas,
suivant les divers arrangemens et configurations
de parties qu' on peut lui donner, je ne vous dirai
point ici que la matière ne peut penser, et qu' on
ne sauroit concevoir que les parties d' une pierre
puissent jamais, sans y rien ajouter, se connoître
elles-mêmes, quelque degré de mouvement et quelque
figure que vous leur donniez : maintenant je me
borne à vous demander en quoi consistent cet
arrangement et cette configuration précise des
parties que vous alléguez. Il faut, selon
vous, qu' il y ait un certain degré de mouvement
où la matière ne raisonne pas encore, et puis un
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autre à peu près semblable où elle commence
tout-à-coup à raisonner et à se connoître. Qui
est-ce qui a su choisir ce degré précis de
mouvement ? Qui est-ce qui a découvert la ligne
selon laquelle les parties doivent se mouvoir ?
Qui est-ce qui a pris les mesures pour trouver
au juste la grandeur et la figure que chaque partie
a besoin d' avoir pour garder toutes les proportions
entre elles dans ce tout ? Qui est-ce qui a réglé
la figure extérieure par laquelle tous ces corps
doivent être bornés ? En un mot, qui est-ce qui a
trouvé toutes les combinaisons dans lesquelles la
matière pense, et dont la moindre ne pourroit être
retranchée sans que la matière cessât aussitôt de
penser ? Si vous dites que c' est le hasard, je
réponds que vous faites le hasard raisonnable
jusqu' au point d' être la source de la raison même.
étrange prévention, de ne vouloir pas reconnoître
une cause très-intelligente, d' où nous vient
toute intelligence, et d' aimer mieux dire que la
plus pure raison n' est qu' un effet de la plus
aveugle de toutes les causes dans un sujet tel que la
matière, qui par lui-même est incapable de
connoissance ! En vérité, il n' y a rien qu' il ne
vaille mieux admettre, que de dire des choses si
insoutenables.
La philosophie des anciens, quoique très-imparfaite,
avoit néanmoins entrevu cet inconvénient ; aussi
vouloit-elle que l' esprit divin, répandu dans
tout l' univers, fût une sagesse supérieure qui
agît sans cesse dans toute la nature, et surtout
dans les animaux, comme les ames agissent dans les
p49

corps, et que cette impression continuelle de
l' esprit divin, que le vulgaire nomme instinct, sans
entendre le vrai sens de ce terme, fût la vie de
tout ce qui vit. Ils ajoutoient que ces étincelles
de l' esprit divin étoient le principe de toutes les
générations ; que les animaux les recevoient dans
leur conception et à leur naissance, et qu' au
moment de leur mort ces particules divines se
détachoient de toute la matière terrestre pour
s' envoler au ciel, où elles rouloient au nombre des
astres. C' est cette philosophie, tout ensemble si
magnifique et si fabuleuse, que Virgile exprime
avec tant de grâce par ces vers sur les abeilles, où
il dit que toutes les merveilles qu' on y admire ont
fait dire à plusieurs qu' elles étoient animées par
un souffle divin et par une portion de la
divinité ; dans la persuasion où ils étoient que
Dieu remplit la terre, la mer et le ciel : que c' est
de là que les bêtes, les troupeaux et les hommes
reçoivent la vie en naissant ; et que c' est là que
toutes choses rentrent et retournent, lorsqu' elles
viennent à se détruire, parce que les ames, qui sont
le principe de la vie, loin d' être anéanties par la
mort, s' envolent au nombre des astres, et vont
établir leur demeure dans le ciel : ... etc.
p50

Cette sagesse divine, qui meut toutes les parties
connues du monde, avoit tellement frappé les
stoïciens, et, avant eux, Platon, qu' ils croyoient
que le monde entier étoit un animal, mais un
animal raisonnable, philosophe, sage, enfin le
Dieu suprême. Cette philosophie réduisoit la
multitude des dieux à un seul, et ce seul dieu, à la
nature, qui étoit éternelle, infaillible,
intelligente, toute-puissante et divine. Ainsi les
philosophes, à force de s' éloigner des poètes,
retomboient dans toutes les imaginations poétiques.
Ils donnoient, comme les auteurs des fables, une vie,
une intelligence, un art, un dessein, à toutes les
parties de l' univers qui paroissent le plus
inanimées. Sans doute ils avoient bien senti l' art
qui est dans la nature ; et ils ne se trompoient
qu' en attribuant à l' ouvrage l' industrie de l' ouvrier.
Ne nous arrêtons pas davantage aux animaux
inférieurs à l' homme : il est temps d' étudier le
fond de l' homme même, pour découvrir en lui celui
dont on dit qu' il est l' image. Je ne connois dans
toute la nature que deux sortes d' êtres ; ceux qui
ont de la connoissance, et ceux qui n' en ont pas.
L' homme rassemble en lui ces deux manières
d' être : il a un corps comme les êtres corporels les
plus inanimés ; il a un esprit, c' est-à-dire une
pensée par laquelle il se connoît, et aperçoit ce qui
est autour de lui. S' il est vrai qu' il y ait un
premier être qui ait tiré tous les autres du néant,
l' homme est véritablement son image ; car il
rassemble comme lui dans sa nature tout ce qu' il y
a de perfection réelle dans ces deux diverses
manières
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d' être : mais l' image n' est qu' une image ;
elle ne peut être qu' une ombre du véritable être
parfait.
Commençons l' étude de l' homme par la considération
de son corps. Je ne sais, disoit une mère à ses
enfans, dans l' écriture sainte, comment vous vous
êtes formés dans mon sein. En effet, ce n' est point
la sagesse des parens qui forme un ouvrage si
composé et si régulier ; ils n' ont aucune part
à cette industrie. Laissons-les donc, et remontons
plus haut.
Ce corps est pétri de boue ; mais admirons la
main qui l' a façonné. Le sceau de l' ouvrier est
empreint sur son ouvrage ; il semble avoir pris
plaisir à faire un chef-d' oeuvre avec une matière
si vile. Jetons les yeux sur ce corps, où les os
soutiennent les chairs qui les enveloppent : les
nerfs qui y sont tendus en font toute la force ; et
les muscles, où les nerfs s' entrelacent, en
s' enflant ou en s' alongeant font les mouvemens les
plus justes et les plus réguliers. Les os sont
brisés de distance en distance ; ils ont des
jointures où ils s' emboîtent les uns dans les autres,
et ils sont liés par des nerfs et par des tendons.
Cicéron admire avec raison le bel artifice qui lie
ces os. Qu' y a-t-il de plus souple pour tous les
divers mouvemens ? Mais qu' y a-t-il de plus ferme
et de plus durable ? Après même qu' un corps est mort,
et que ses parties sont séparées par la corruption,
on voit encore ces jointures et ces liaisons qui ne
peuvent qu' à peine se détruire. Ainsi cette machine
est droite
p52

ou repliée, roide ou souple, comme l' on veut.
Du cerveau, qui est la source de tous les nerfs,
partent les esprits. Ils sont si subtils, qu' on ne
peut les voir, et néanmoins si réels et d' une action
si forte, qu' ils font tous les mouvemens de la
machine et toute sa force. Ces esprits sont en un
instant envoyés jusqu' aux extrémités des membres :
tantôt ils coulent doucement et avec uniformité ;
tantôt ils ont, selon les besoins, une impétuosité
irrégulière ; et ils varient à l' infini les
postures, les gestes et les autres actions du corps.
Regardons cette chair : elle est couverte en
certains endroits d' une peau tendre et délicate,
pour l' ornement du corps. Si cette peau, qui rend
l' objet si agréable et d' un si doux coloris, étoit
enlevée, le même objet seroit hideux, et feroit
horreur. En d' autres endroits cette même peau
est plus dure et plus épaisse, pour résister aux
fatigues de ces parties. Par exemple, combien la
peau de la plante des pieds est-elle plus grossière
que celle du visage ! Combien celle du derrière
de la tête l' est-elle plus que celle du devant !
Cette peau est percée partout comme un crible ; mais
ces trous, qu' on nomme pores, sont insensibles.
Quoique la sueur et la transpiration s' exhalent
par ces pores, le sang ne s' échappe jamais par là.
Cette peau a toute la délicatesse qu' il faut pour
être transparente, et pour donner au visage un
coloris vif, doux et gracieux. Si la peau étoit moins
serrée et moins unie, le visage paroîtroit sanglant,
et comme écorché. Qui est-ce qui a su tempérer
et mélanger ces couleurs, pour faire une si belle
p53

carnation, que les peintres admirent, et n' imitent
jamais qu' imparfaitement ?
On trouve dans le corps humain des rameaux
innombrables : les uns portent le sang du centre
aux extrémités, et se nomment artères ; les autres
le rapportent des extrémités au centre, et se
nomment veines. Par ces divers rameaux coule le
sang, liqueur douce, onctueuse, et propre par
cette onction à retenir les esprits les plus déliés,
comme on conserve dans les corps gommeux les
essences les plus subtiles et les plus spiritueuses.
Ce sang arrose la chair, comme les fontaines et
les rivières arrosent la terre. Après s' être
filtré dans les chairs, il revient à sa source, plus
lent et moins plein d' esprits ; mais il se
renouvelle et se subtilise encore de nouveau dans
cette source, pour circuler sans fin.
Voyez-vous cet arrangement et cette proportion
des membres ? Les jambes et les cuisses sont
de grands os emboîtés les uns sur les autres, et liés
par des nerfs : ce sont deux espèces de colonnes
égales et régulières, qui s' élèvent pour soutenir
tout l' édifice. Mais ces colonnes se plient, et la
rotule du genou est un os d' une figure à peu près
ronde, qui est mis tout exprès dans la jointure
pour la remplir et pour la défendre quand les os
se replient pour le fléchissement du genou.
Chaque colonne a son piédestal, qui est composé de
pièces rapportées, et si bien jointes ensemble,
qu' elles peuvent se plier ou se tenir roides selon
le besoin. Le piédestal tourne, quand on le veut,
sous la colonne. Dans ce pied on ne voit que nerfs,
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que tendons, que petits os étroitement liés, afin
que cette partie soit tout ensemble plus souple et
plus ferme selon les divers besoins : les doigts
mêmes des pieds, avec leurs articles et leurs
ongles, servent à tâter le terrein sur lequel on
marche, à s' appuyer avec plus d' adresse et
d' agilité, à garder mieux l' équilibre du corps,
à se hausser ou à se pencher. Les deux pieds
s' étendent en avant pour empêcher que le corps ne
tombe de ce côté là quand il se penche ou qu' il se
plie. Les deux colonnes se réunissent par le haut
pour porter le reste du corps ; et elles sont encore
brisées dans cette extrémité, afin que cette
jointure donne à l' homme la commodité de se reposer,
en s' asseyant sur les deux plus gros muscles de tout
le corps.
Le corps de l' édifice est proportionné à la
hauteur des colonnes. Il contient toutes les parties
qui sont nécessaires à la vie, et qui par conséquent
doivent être placées au centre, et renfermées dans
le lieu le plus sûr. C' est pourquoi deux rangs de
côtes assez serrées, qui sortent de l' épine du dos,
comme les branches d' un arbre naissent du tronc,
forment une espèce de cercle, pour cacher et tenir
à l' abri ces parties si nobles et si délicates. Mais
comme les côtes ne pourroient fermer entièrement
ce centre du corps humain sans empêcher la
dilatation de l' estomac et des entrailles, elles
n' achèvent de former le cercle que jusqu' à un
certain endroit, au-dessous duquel elles laissent
un vide, afin que le dedans puisse s' élargir avec
facilité pour la respiration et pour la
nourriture.
p55

Pour l' épine du dos, on ne voit rien, dans tous
les ouvrages des hommes, qui soit travaillé avec
un tel art : elle seroit trop roide et trop
fragile, si elle n' étoit faite que d' un seul os ;
en ce cas les hommes ne pourroient jamais se plier.
L' auteur de cette machine a remédié à cet
inconvénient en formant des vertèbres, qui,
s' emboîtant les unes dans les autres, font un tout
de pièces rapportées, qui a plus de force qu' un tout
d' une seule pièce. Ce composé est tantôt souple
et tantôt roide : il se redresse et se replie en un
moment, comme on le veut. Toutes ces vertèbres ont
dans le milieu une ouverture qui sert pour faire
passer un alongement de la substance du cerveau
jusqu' aux extrémités du corps, et pour y envoyer
promptement des esprits par ce canal.
Mais qui n' admirera la nature des os ? Ils sont
très-durs, et on voit que la corruption même de
tout le reste du corps ne les altère en rien.
Cependant ils sont pleins de trous innombrables qui
les rendent plus légers ; et ils sont même, dans
le milieu, pleins de la moëlle qui doit les
nourrir. Ils sont percés précisément dans les
endroits où doivent passer les ligamens qui les
attachent les uns aux autres. De plus, leurs
extrémités sont plus grosses que le milieu, et
font comme deux têtes à demi-rondes pour faire
tourner plus facilement un os avec un autre, afin
que le tout puisse se replier sans peine.
Dans l' enceinte des côtes sont placés avec ordre
tous les grands organes, tels que ceux qui servent
à faire respirer l' homme, ceux qui digèrent les
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alimens, et ceux qui font un sang nouveau. La
respiration est nécessaire pour tempérer la
chaleur interne, causée par le bouillonnement du
sang, et par le cours impétueux des esprits. L' air
est comme un aliment dont l' animal se nourrit, et
par le moyen duquel il se renouvelle dans tous
les momens de sa vie.
La digestion n' est pas moins nécessaire pour
préparer les alimens à être changés en sang. Le
sang est une liqueur propre à s' insinuer partout,
et à s' épaissir en chair dans les extrémités, pour
réparer dans tous les membres ce qu' ils perdent sans
cesse par la transpiration et par la dissipation des
esprits. Les poumons sont comme de grandes
enveloppes, qui, étant spongieuses, se dilatent et se
compriment facilement ; et comme ils prennent
et rendent sans cesse beaucoup d' air, ils forment
une espèce de soufflet en mouvement continuel.
L' estomac a un dissolvant qui cause la faim,
et qui avertit l' homme du besoin de manger. Ce
dissolvant qui picote l' estomac, lui prépare par
ce mésaise un plaisir très-vif, lorsqu' il est
appaisé par les alimens. Alors l' homme se remplit
délicieusement d' une matière étrangère, qui lui
feroit horreur, s' il la pouvoit voir dès qu' elle
est introduite dans son estomac, et qui lui déplaît
même quand il la voit étant déjà rassasié.
L' estomac est fait comme un e poche. Là les alimens,
changés par une prompte coction, se confondent
tous en une liqueur douce, qui devient ensuite
une espèce de lait nommé chyle ; et qui, parvenant
enfin au coeur, y reçoit, par l' abondance des
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esprits, la forme, la vivacité et la couleur de
sang. Mais pendant que le suc le plus pur des
alimens passe de l' estomac dans les canaux destinés
à faire le chyle et le sang, les parties grossières
de ces mêmes alimens sont séparées, comme le son
l' est de la fleur de farine par un tamis ; et elles
sont rejetées en bas, pour en délivrer le corps par
les issues les plus cachées, et les plus reculées
des organes des sens, de peur qu' ils n' en soient
incommodés. Ainsi les merveilles de cette machine
sont si grandes, qu' on en trouve d' inépuisables,
même jusque dans les fonctions les plus humiliantes,
que l' on n' oseroit expliquer en détail.
Il est vrai que les parties internes de l' homme
ne sont pas agréables à voir, comme les
extérieures : mais remarquez qu' elles ne sont pas
faites pour être vues. Il falloit même, selon le but
de l' art, qu' elles ne pussent être découvertes sans
horreur ; et qu' ainsi un homme ne pût les
découvrir, et entamer cette machine dans un autre
homme, qu' avec une violente répugnance. C' est
cette horreur qui prépare la compassion et
l' humanité dans les coeurs, quand un homme en voit
un autre qui est blessé. Ajoutez, avec saint
Augustin, qu' il y a dans ces parties internes une
proportion, un ordre et une industrie qui charment
encore plus l' esprit attentif, que la beauté
extérieure ne sauroit plaire aux yeux du corps. Ce
dedans de l' homme, qui est tout ensemble si
hideux et si admirable, est précisément comme il
le doit être pour montrer une boue travaillée de
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main divine. On y voit tout ensemble également,
et la fragilité de la créature, et l' art du
créateur.
Du haut de cet ouvrage si précieux, que nous
avons dépeint, pendent les deux bras, qui sont
terminés par les mains, et qui ont une parfaite
symétrie entre eux. Les bras tiennent aux épaules, de
sorte qu' ils ont un mouvement libre dans cette
jointure. Ils sont encore brisés au coude et au
poignet, pour pouvoir se replier et se tourner avec
promptitude. Les bras sont de la juste longueur qu' il
faut pour atteindre à toutes les parties du corps.
Ils sont nerveux et pleins de muscles, afin qu' ils
puissent, avec les reins, être souvent en action,
et soutenir les plus grandes fatigues de tout le
corps. Les mains sont un tissu de nerfs et
d' osselets enchâssés les uns dans les autres, qui
ont toute la force et toute la souplesse convenable
pour tâter les corps voisins, pour les saisir, pour
s' y accrocher, pour les lancer, pour les attirer,
pour les repousser, pour les démêler, et pour les
détacher les uns des autres. Les doigts, dont les
bouts sont armés d' ongles, sont faits pour exercer,
par la variété et la délicatesse de leurs mouvemens,
les arts les plus merveilleux. Les bras et les
mains servent encore, suivant qu' on les étend
ou qu' on les replie, à mettre le corps en état de
se pencher, sans s' exposer à aucune chute. La
machine a en elle-même, indépendamment de toutes
les pensées qui viennent après coup, une espèce
de ressort qui lui fait trouver soudainement
l' équilibre dans tous ses contrastes.
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Au-dessus du corps s' élève le cou, ferme ou
flexible, selon qu' on le veut. Est-il question de
porter un pesant fardeau sur la tête ? Le cou
devient roide comme s' il n' étoit que d' un seul os.
Faut-il pencher ou tourner la tête ? Le cou se plie
en tous sens, comme si on en démontoit tous les os.
Ce cou, médiocrement élevé au-dessus des épaules,
porte sans peine la tête, qui règne sur tout le corps.
Si elle étoit moins grosse, elle n' auroit aucune
proportion avec le reste de la machine. Si elle étoit
plus grosse, outre qu' elle seroit disproportionnée
et difforme, sa pesanteur accableroit le cou, et
courroit risque de faire tomber l' homme du côté
où elle pencheroit un peu trop. Cette tête,
fortifiée de tous côtés par des os très-épais et
très-durs, pour mieux conserver le précieux trésor
qu' elle enferme, s' emboîte dans les vertèbres du cou,
et a une communication très-prompte avec toutes
les autres parties du corps. Elle contient le
cerveau, dont la substance humide, molle et
spongieuse, est composée de fils tendres et
entrelacés. C' est là le centre des merveilles
dont nous parlerons dans la suite. Le crâne
se trouve percé régulièrement, avec une proportion
et une symétrie exacte, pour les deux yeux,
pour les deux oreilles, pour la bouche et pour le
nez. Il y a des nerfs destinés aux sensations qui
s' exercent dans la plupart de ces conduits. Le nez,
qui n' a point de nerfs pour sa sensation, a un os
cribleux pour faire passer les odeurs jusques au
cerveau.
Parmi les organes de ces sensations, les principaux
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sont doubles, pour conserver dans un côté
ce qui pourroit manquer dans l' autre par
quelque accident. Ces deux organes d' une même
sensation sont mis en symétrie, sur le devant ou
sur les côtés, afin que l' homme en puisse faire un
plus facile usage, ou à droite ou à gauche, ou
vis-à-vis de lui, c' est-à-dire vers l' endroit où
ses jointures dirigent sa marche et toutes ses
actions. D' ailleurs la flexibilité du cou fait
que tous ces organes se tournent en un instant de
quelque côté qu' il veut.
Tout le derrière de la tête, qui est le moins en
état de se défendre, est le plus épais : il est orné
de cheveux, qui servent en même temps à fortifier
la tête contre les injures de l' air. Mais les
cheveux viennent sur le devant pour accompagner
le visage et lui donner plus de grâce.
Le visage est le côté de la tête qu' on nomme le
devant, et où les principales sensations sont
rassemblées avec un ordre et une proportion qui le
rendent très-beau, à moins que quelque accident
n' altère un ouvrage si régulier. Les deux yeux sont
égaux, placés vers le milieu et aux deux côtés de
la tête, afin qu' ils puissent découvrir sans peine
de loin, à droite et à gauche, tous les objets
étrangers, et qu' ils puissent veiller commodément
pour la sûreté de toutes les parties du corps.
L' exacte symétrie avec laquelle ils sont placés, fait
l' ornement du visage. Celui qui les a faits, y a
allumé je ne sais quelle flamme céleste, à laquelle
rien ne ressemble dans tout le reste de la nature.
Ces yeux sont des espèces de miroirs, où se
peignent
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tour-à-tour et sans confusion, dans le fond
de la rétine, tous les objets du monde entier, afin
que ce qui pense dans l' homme puisse les voir
dans ces miroirs. Mais quoique nous apercevions
tous les objets par un double organe, nous ne
voyons pourtant jamais les objets comme doubles,
parce que les deux nerfs qui servent à la vue dans
nos yeux ne sont que deux branches qui se
réunissent dans une même tige, comme les deux
branches des lunettes se réunissent dans la partie
supérieure qui les joint. Les yeux sont ornés
de deux sourcils égaux ; et afin qu' ils puissent
s' ouvrir et se fermer, ils sont enveloppés de
paupières bordées d' un poil qui défend une partie si
délicate.
Le front donne de la majesté et de la grâce à
tout le visage : il sert à relever les traits. Sans
le nez, posé dans le milieu, tout le visage seroit
plat et difforme. On peut juger de cette
difformité quand on a vu des hommes en qui cette
partie du visage est mutilée. Il est placé
immédiatement au-dessus de la bouche pour discerner
plus commodément par les odeurs tout ce qui est
propre à nourrir l' homme. Les deux narines servent
tout ensemble à la respiration et à l' odorat. Voyez
les lèvres : leur couleur vive, leur fraîcheur, leur
figure, leur arrangement et leur proportion avec
les autres traits, embellissent tout le visage.
La bouche, par la correspondance de ses mouvemens
avec ceux des yeux, l' anime, l' égaye, l' attriste,
l' adoucit, le trouble, et exprime chaque passion
par des marques sensibles. Outre que les lèvres
s' ouvrent pour
p62

recevoir l' aliment, elles servent encore, par leur
souplesse et par la variété de leurs mouvemens, à
varier les sons qui font la parole. Quand elles
s' ouvrent, elles découvrent un double rang de
dents dont la bouche est ornée : ces dents sont de
petits os enchâssés avec ordre dans les deux
mâchoires ; et les mâchoires ont un ressort pour
s' ouvrir, et un pour se fermer, en sorte que les
dents brisent comme un moulin les alimens, pour
en préparer la digestion. Mais ces alimens ainsi
brisés passent dans l' estomac par un conduit
différent de celui de la respiration ; et ces deux
canaux, quoique si voisins, n' ont rien de commun.
La langue est un tissu de petits muscles et de
nerfs, si souple, qu' elle se replie, comme un
serpent, avec une mobilité et une souplesse
inconcevable : elle fait dans la bouche ce que font
les doigts, ou ce que fait l' archet d' un maître sur
un instrument de musique ; elle va frapper tantôt les
dents, tantôt le palais. Il y a un conduit qui va
au-dedans du cou, depuis le palais jusqu' à la
poitrine : ce sont des anneaux de cartilages
enchâssés très-juste les uns dans les autres, et
garnis au-dedans d' une tunique ou membrane
très-polie, pour faire mieux résonner l' air poussé
par les poumons. Ce conduit a du côté du palais un
bout qui n' est ouvert que comme une flûte, par une
fente qui s' élargit ou qui se resserre à propos,
pour grossir la voix ou pour la rendre plus claire.
Mais de peur que les alimens, qui ont leur canal
séparé, ne se glissent dans celui de la respiration,
il y a une espèce de soupape, qui fait sur
l' orifice
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du conduit de la voix comme un pont-levis pour
faire passer les alimens, sans qu' il en tombe
aucune parcelle subtile ni aucune goutte par la fente
dont je viens de parler. Cette espèce de soupape
est très-mobile, et se replie très-subtilement ; de
manière qu' en tremblant sur cet orifice entr' ouvert,
elle fait toutes les plus douces modulations de la
voix. Ce petit exemple suffit pour montrer en
passant, et sans entrer d' ailleurs dans aucun
détail de l' anatomie, combien est merveilleux l' art
des parties internes. Cet organe, tel que je viens
de le représenter, est le plus parfait de tous les
instrumens de musique ; et tous les autres ne sont
parfaits qu' autant qu' ils l' imitent.
Qui pourroit expliquer la délicatesse des
organes par lesquels l' homme discerne les saveurs
et les odeurs innombrables des corps ? Mais
comment se peut-il faire que tant de voix frappent
ensemble mon oreille sans se confondre, et que
ces sons me laissent, après qu' ils ne sont plus,
des ressemblances si vives et si distinctes de ce
qu' ils ont été ? Avec quel soin l' ouvrier qui a fait
nos corps a-t-il donné à nos yeux une enveloppe
humide et coulante pour les fermer, et pourquoi
a-t-il laissé nos oreilles ouvertes ? C' est, dit
Cicéron, que les yeux ont besoin de se fermer à
la lumière pour le sommeil, et que les oreilles
doivent demeurer ouvertes pendant que les yeux
se ferment, pour nous avertir et pour nous éveiller
par le bruit, quand nous courons risque d' être
surpris.
g q 334 fénelon tr. Exist. Dieu 1713
p64

qui est-ce qui grave dans mon oeil, en un
instant, le ciel, la mer, la terre, situés dans une
distance presque infinie ? Comment peuvent se
ranger et se démêler dans un si petit organe les
images fidèles de tous les objets de l' univers,
depuis le soleil jusqu' à des atômes ? La substance
du cerveau, qui conserve avec ordre des
représentations si naïves de tant d' objets dont
nous avons été frappés depuis que nous sommes au
monde, n' est-elle pas le prodige le plus
étonnant ? On admire avec raison l' invention des
livres, où l' on conserve la mémoire de tant de faits
et le recueil de tant de pensées ; mais quelle
comparaison peut-on faire entre le plus beau livre
et le cerveau d' un homme savant ? Sans doute ce
cerveau est un recueil infiniment plus précieux et
d' une plus belle invention que le livre. C' est dans
ce petit réservoir qu' on trouve à point nommé toutes
les images dont on a besoin. On les appelle ; elles
viennent : on les renvoie ; elles se renfoncent je
ne sais où, et disparoissent, pour laisser la place
à d' autres. On ferme et on ouvre son imagination,
comme un livre : on en tourne, pour ainsi dire,
les feuillets ; on passe soudainement d' un bout à
l' autre : on a même des espèces de tables dans la
mémoire, pour indiquer les lieux où se trouvent
certaines images reculées. Ces caractères
innombrables, que l' esprit de l' homme lit
intérieurement avec tant de rapidité, ne laissent
aucune trace distincte dans un cerveau qu' on ouvre.
Cet admirable livre n' est qu' une substance molle, ou
une espèce de peloton composé de fils tendres et
entrelacés.
p65

Quelle main a su cacher dans cette espèce
de boue, qui paroît si informe, des images
si précieuses et rangées avec un si bel art ?
Tel est le corps de l' homme en gros. Je n' entre
point dans le détail de l' anatomie : car mon
dessein n' est que de découvrir l' art qui est dans la
nature, par le simple coup d' oeil, sans aucune
science. Le corps de l' homme pourroit sans doute
être beaucoup plus grand et beaucoup plus petit.
S' il n' avoit, par exemple, qu' un pied de hauteur,
il seroit insulté par la plupart des animaux, qui
l' écraseroient sous leurs pieds. S' il étoit haut
comme les plus grands clochers, un petit nombre
d' hommes consumeroient en peu de jours tous les
alimens d' un pays ; ils ne pourroient trouver ni
chevaux, ni autres bêtes de charge qui pussent les
porter, ni les traîner dans aucune machine
roulante ; ils ne pourroient trouver assez de
matériaux pour bâtir des maisons proportionnées
à leur grandeur : il ne pourroit y avoir qu' un petit
nombre d' hommes sur la terre, et ils manqueroient
de la plupart des commodités. Qui est-ce qui a réglé
la taille de l' homme à une mesure précise ? Qui
est-ce qui a réglé celle de tous les autres animaux
avec proportion à celle de l' homme ? L' homme est
le seul de tous les animaux qui est droit sur ses
pieds. Par là il a une noblesse et une majesté qui
le distingue, même au dehors, de tout ce qui vit
sur la terre.
Non-seulement sa figure est la plus noble, mais
encore il est le plus fort et le plus adroit de tous
les animaux à proportion de sa grandeur. Qu' on
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examine de près la pesanteur et la masse de la
plupart des bêtes les plus terribles, on trouvera
qu' elles ont plus de matière que le corps d' un
homme ; et cependant un homme vigoureux a plus
de force de corps que la plupart des bêtes
farouches : elles ne sont redoutables pour lui,
que par leurs dents et par leurs griffes. Mais
l' homme, qui n' a point dans ses membres de si fortes
armes naturelles, a des mains dont la dextérité
surpasse, pour se faire des armes, tout ce que la
nature a donné aux bêtes. Ainsi l' homme perce de ses
traits, ou fait tomber dans ses piéges, et enchaîne
les animaux les plus forts et les plus furieux : il
sait même les apprivoiser dans leur captivité, et
s' en jouer comme il lui plaît : il se fait flatter
par les lions et par les tigres ; il monte sur les
éléphans.
Mais le corps de l' homme, qui paroît le chef-d' oeuvre
de la nature, n' est point comparable à sa pensée.
Il est certain qu' il y a des corps qui ne pensent
pas : on n' attribue aucune connoissance à la pierre,
au bois, aux métaux, qui sont néanmoins certainement
des corps. Il est même si naturel de croire que la
matière ne peut penser, que tous les hommes sans
prévention ne peuvent s' empêcher de rire, quand
on leur soutient que les bêtes ne sont que de
pures machines ; parce qu' ils ne sauroient
concevoir que de pures machines puissent avoir
les connoissances qu' ils prétendent apercevoir dans
les bêtes : ils trouvent que c' est faire des jeux
d' enfans qui parlent avec leurs poupées, que de
vouloir donner quelque connoissance à de pures
machines. De là vient que
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les anciens mêmes, qui ne connoissoient rien de
réel qui ne fût un corps, vouloient néanmoins
que l' ame de l' homme fût d' un cinquième élément,
ou d' une espèce de quintessence sans nom,
inconnue ici-bas, indivisible et immuable, toute
céleste et toute divine, parce qu' ils ne pouvoient
concevoir que la matière terrestre des quatre
élémens pût penser et se connoître elle-même.
Mais supposons tout ce qu' on voudra, et ne
contestons contre aucune secte de philosophes.
Voici une alternative que nul philosophe ne peut
éviter. Ou la matière peut devenir pensante, sans
y rien ajouter ; ou bien la matière ne sauroit
penser, et ce qui pense en nous est un être
distingué d' elle, qui lui est uni. Si la matière
peut devenir pensante sans y rien ajouter, il faut
au moins avouer que toute matière n' est point
pensante, et que la matière même qui pense
aujourd' hui, ne pensoit point, il y a cinquante
ans : par exemple, la matière du corps d' un jeune
homme ne pensoit point dix ans avant sa naissance :
il faudra donc dire que la matière peut acquérir
la pensée par un certain arrangement, et par un
certain mouvement de ses parties. Prenons, par
exemple, la matière d' une pierre, ou d' un amas
de sable : cette portion de matière ne pense
nullement. Pour la faire commencer à penser, il
faut figurer, arranger, mouvoir en un certain sens,
et à un certain
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degré, toutes ses parties. Qui est-ce qui a su
trouver avec tant de justesse cette proportion,
cette configuration, cet arrangement, ce mouvement
en un tel sens, et point dans un autre ; ce
mouvement à un tel degré, au-dessus et au-dessous
duquel la matière ne penseroit jamais ? Qui est-ce
qui a donné toutes ces modifications si justes et si
précises à une matière vile et informe, pour en
former le corps d' un enfant, et pour le rendre
peu à peu raisonnable ?
Si au contraire on dit que la matière ne peut
être pensante sans y rien ajouter, et qu' il faut un
autre être qui s' unisse à elle, je demande quel
sera cet autre être qui pense, pendant que la
matière à laquelle il est uni ne fait que se
mouvoir. Voilà deux natures bien dissemblables.
Nous ne connoissons l' une que par des figures et
des mouvemens locaux ; nous ne connoissons l' autre
que par des perceptions et par des raisonnemens.
L' une ne donne point l' idée de l' autre, et leurs
idées n' ont rien de commun.
D' où vient que des êtres si dissemblables sont
si intimement unis ensemble dans l' homme ? D' où
vient que les mouvemens du corps donnent si
promptement et si infailliblement certaines
pensées à l' ame ? D' où vient que les pensées de
l' ame donnent si promptement et si infailliblement
certains mouvemens au corps ? D' où vient que cette
société si régulière dure soixante-dix ou
quatre-vingts ans sans aucune interruption ? D' où
vient que cet assemblage de deux êtres et de deux
opérations si différentes fait un composé si juste,
que tant
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de gens sont tentés de croire que c' est un tout
simple et indivisible ? Quelle main a pu lier ces
deux extrémités ? Elles ne se sont point liées
d' elles-mêmes. La matière n' a pu faire un pacte avec
l' esprit ; car elle n' a par elle-même ni pensée ni
volonté pour faire des conditions. D' un autre côté,
l' esprit ne se souvient point d' avoir fait un pacte
avec la matière, et il ne pourroit être assujetti
à ce pacte, s' il l' avoit oublié. S' il avoit résolu
librement et par lui-même de s' assujettir à la
matière, il ne s' y assujettiroit que quand il s' en
souviendroit et quand il lui plairoit. Cependant il
est certain qu' il dépend malgré lui du corps, et
qu' il ne peut s' en délivrer, à moins qu' il ne
détruise les organes du corps par une mort violente.
D' ailleurs, quand même l' esprit se seroit
assujetti volontairement à la matière, il ne
s' ensuivroit pas que la matière fût mutuellement
assujettie à l' esprit. L' esprit auroit, à la vérité,
certaines pensées quand le corps auroit certains
mouvemens ; mais le corps ne seroit point
déterminé à avoir à son tour certains mouvemens
dès que l' esprit auroit certaines pensées. Or il est
certain que cette dépendance est réciproque. Rien
n' est plus absolu que l' empire de l' esprit sur le
corps. L' esprit veut, et tous les membres du corps se
remuent à l' instant, comme s' ils étoient entraînés
par les plus puissantes machines. D' un autre côté,
rien n' est plus manifeste que le pouvoir du corps
sur l' esprit. Le corps se meut, et à l' instant
l' esprit est forcé de penser avec plaisir ou avec
douleur à certains objets. Quelle main également
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puissante sur ces deux natures si diverses a pu
leur imposer le joug, et les tenir captives dans
une société si exacte et si inviolable ? Dira-t-on
que c' est le hasard ? Si on le dit, entendra-t-on
ce qu' on dira, et le pourra-t-on faire entendre aux
autres ? Le hasard a-t-il accroché par un concours
d' atômes les parties du corps avec l' esprit ? Si
l' esprit peut s' accrocher à des parties du corps, il
faut qu' il ait des parties lui-même, et par
conséquent qu' il soit un vrai corps ; auquel cas nous
retombons dans la première réponse que j' ai déjà
réfutée. Si au contraire l' esprit n' a point de
parties, rien ne peut l' accrocher avec celles du
corps, et le hasard n' a pas de quoi les attacher
ensemble.
Enfin mon alternative revient toujours, et elle
est décisive. Si l' esprit et le corps ne sont qu' un
tout composé de matière, d' où vient que cette
matière, qui ne pensoit pas hier, a commencé à
penser aujourd' hui ? Qui est-ce qui lui a donné ce
qu' elle n' avoit pas, et qui est incomparablement
plus noble qu' elle, quand elle est sans pensée ? Ce
qui lui donne la pensée ne l' a-t-il point lui-même ;
et la donnera-t-il sans l' avoir ? Supposé même que
la pensée résulte d' une certaine configuration,
d' un certain arrangement, et d' un certain degré
du mouvement en un certain sens, de toutes les
parties de la matière, quel ouvrier a su trouver
toutes ces combinaisons si justes et si précises pour
faire une machine pensante ? Si au contraire
l' esprit et le corps sont deux natures différentes,
quelle puissance supérieure à ces deux natures a
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pu les attacher ensemble, sans que l' esprit y ait
aucune part, ni qu' il sache comment cette union
s' est faite ? Qui est-ce qui commande ainsi, avec cet
empire suprême, aux esprits et aux corps, pour
les tenir dans une correspondance, et dans une
espèce de police si incompréhensible ?
Remarquez que l' empire de mon esprit sur mon
corps est souverain, et qu' il est néanmoins
aveugle. Il est souverain dans son étendue bornée,
puisque ma simple volonté, sans effort et sans
préparation, fait mouvoir tout-à-coup immédiatement
tous les membres de mon corps, selon les règles
de cette machine. Comme l' écriture nous
représente Dieu, qui dit après la création de
l' univers : que la lumière soit ; et elle fut :
de même la seule parole intérieure de mon ame, sans
effort, sans préparation, fait ce qu' elle dit. Je
dis en moi-même cette parole si intérieure, si
simple et si momentanée : que mon corps se meuve ;
et il se meut. à cette simple et intime volonté,
toutes les parties de mon corps travaillent déjà ;
tous les nerfs sont tendus, tous les ressorts se
hâtent de concourir ensemble, et toute la machine
obéit, comme si chacun de ses organes les plus
secrets entendoit une voix souveraine et
toute-puissante. Voilà sans doute la puissance la
plus simple et la plus efficace qu' on puisse
concevoir. Il n' y en a aucun autre exemple dans
tous les êtres que nous connoissons. C' est
précisément celle que les hommes persuadés de la
divinité lui attribuent dans tout l' univers.
L' attribuerai-je à mon foible esprit, ou plutôt
à la puissance qu' il
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a sur mon corps, qui est si différente de lui ?
Croirai-je que ma volonté a cet empire suprême
par son propre fonds, elle qui est si foible et si
imparfaite ? Mais d' où vient que, parmi tant de
corps, elle n' a ce pouvoir que sur un seul ? Nul
autre corps ne se remue selon ses désirs. Qui lui
a donné sur un seul corps ce qu' elle n' a sur aucun
autre ? Osera-t-on encore revenir à nous alléguer
le hasard ?
Cette puissance, qui est si souveraine, est en
même temps aveugle. Le paysan le plus ignorant
sait aussi bien mouvoir son corps que le philosophe
le mieux instruit de l' anatomie. L' esprit du paysan
commande à ses nerfs, à ses muscles, à ses tendons,
à ses esprits anim