Dialogues sur l'éloquence en général et sur celle de la chaire en particulier [Document électronique] / Fénelon ; nouv. éd. collationnée sur les meilleurs textes et accompagnée de notes historiques, littéraires et grammaticales par M.-E. Despois
DIALOGUE 1
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A. Hé bien ! Monsieur, vous venez donc d' entendre le
sermon où vous vouliez me mener tantôt ? Pour moi, je
me suis contenté du prédicateur de notre paroisse.
B. Je suis charmé du mien ; vous avez bien perdu,
monsieur, de n' y être pas. J' ai arrêté une place pour
ne manquer aucun sermon du carême. C' est un homme
admirable : si vous l' aviez une fois entendu, il vous
dégoûteroit de tous les autres.
A. Je me garderai donc bien de l' aller entendre, car
je ne veux point qu' un prédicateur me dégoûte des
autres ; au contraire, je cherche un homme qui me
donne un tel goût et une telle estime pour la parole
de Dieu, que j' en sois plus disposé à l' écouter partout
ailleurs. Mais puisque j' ai tant perdu, et que vous
êtes plein de ce beau sermon,
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vous pouvez, monsieur, me dédommager : de grâce,
dites-nous quelque chose de ce que vous avez retenu.
B. Je défigurerois ce sermon par mon récit : ce sont
cent beautés qui échappent ; il faudroit être le
prédicateur même pour vous dire...
A. Mais encore ? Son dessein, ses preuves, sa morale,
les principales vérités qui ont fait le corps de son
discours ? Ne vous reste-t-il rien dans l' esprit ?
Est-ce que vous n' étiez pas attentif ?
B. Pardonnez-moi, jamais je ne l' ai été davantage.
C. Quoi donc ! Vous voulez vous faire prier ?
B. Non ; mais c' est que ce sont des pensées si
délicates, et qui dépendent tellement du tour et de la
finesse de l' expression, qu' après avoir charmé dans le
moment elles ne se retrouvent pas aisément dans la
suite. Quand même vous les retrouveriez, dites-les
dans d' autres termes, ce n' est plus la même chose,
elles perdent leur grâce et leur force.
A. Ce sont donc, monsieur, des beautés bien fragiles ;
en les voulant toucher on les fait disparoître.
J' aimerois bien mieux un discours qui eût plus de corps
et moins d' esprit ; il feroit une forte impression,
on retiendroit mieux les choses. Pourquoi parle-t-on,
sinon pour persuader,
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pour instruire et pour faire en sorte que l' auditeur
retienne ?
C. Vous voilà, monsieur, engagé à parler.
B. Hé bien ! Disons donc ce que j' ai retenu. Voici le
texte : ... etc, " je mangeois la cendre comme mon
pain. " peut-on trouver un texte plus ingénieux, pour
le jour des cendres ? Il a montré que, selon ce passage,
la cendre doit être aujourd' hui la nourriture de nos
âmes ; puis il a enchâssé dans son avant-propos, le plus
agréablement du monde, l' histoire
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d' Artémise sur les cendres de son époux. Sa chute à son
ave maria a été pleine d' art. Sa division étoit
heureuse ; vous en jugerez. Cette cendre, dit-il,
quoiqu' elle soit un signe de pénitence, est un
principe de félicité ; quoiqu' elle semble nous humilier,
elle est une source de gloire ; quoiqu' elle représente
la mort, elle est un remède qui donne l' immortalité.
Il a repris cette division en plusieurs manières, et
chaque fois il donnoit un nouveau lustre à ses
antithèses. Le reste du discours n' étoit ni moins
poli, ni moins brillant : la diction étoit pure, les
pensées nouvelles, les périodes nombreuses ; chacune
finissoit par quelque trait surprenant. Il nous a fait
des peintures morales où chacun se trouvoit : il a
fait une anatomie des passions du coeur humain, qui
égale les maximes de M De La Rochefoucauld.
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Enfin, selon moi, c' étoit un ouvrage achevé. Mais
vous, monsieur, qu' en pensez-vous ?
A. Je crains de vous parler sur ce sermon et de vous
ôter l' estime que vous en avez : on doit respecter la
parole de Dieu, profiter de toutes les vérités qu' un
prédicateur a expliquées, et éviter l' esprit de
critique, de peur d' affoiblir l' autorité du ministère.
B. Non, monsieur, ne craignez rien. Ce n' est point par
curiosité que je vous questionne : j' ai besoin d' avoir
là-dessus de bonnes idées ; je veux m' instruire
solidement, non-seulement pour mes besoins, mais
encore pour ceux d' autrui, car ma profession m' engage
à prêcher. Parlez-moi donc sans réserve, et ne
craignez ni de me contredire, ni de me scandaliser.
A. Vous le voulez, il faut vous obéir. Sur votre
rapport même, je conclus que c' étoit un méchant
sermon.
B. Comment cela ?
A. Vous l' allez voir. Un sermon où les applications
de l' écriture sont fausses, où une histoire profane
est rapportée d' une manière froide et puérile, où
l' on voit régner partout une vaine affectation de bel
esprit, est-il bon ?
B. Non, sans doute : mais le sermon que je vous
rapporte ne me semble point de ce caractère.
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A. Attendez, vous conviendrez de ce que je dis.
Quand le prédicateur a choisi pour texte ces paroles :
je mangeois la cendre comme mon pain, devoit-il
se contenter de trouver un rapport de mots entre ce
texte et la cérémonie d' aujourd' hui ? Ne devoit-il
pas commencer par entendre le vrai sens de son texte,
avant que de l' appliquer au sujet ?
B. Oui, sans doute.
A. Ne falloit-il donc pas reprendre les choses de
plus haut, et tâcher d' entrer dans toute la suite
du psaume ? N' étoit-il pas juste d' examiner si
l' interprétation dont il s' agissoit étoit contraire
au sens véritable, avant que de la donner au peuple
comme la parole de Dieu ?
B. Cela est vrai : mais en quoi peut-elle y être
contraire ?
A. David, ou quel que soit l' auteur du psaume Ci,
parle de ses malheurs en cet endroit. Il dit que ses
ennemis lui insultoient cruellement, le voyant dans la
poussière abattu à leurs pieds, réduit (c' est ici une
expression poétique) à se nourrir d' un pain de cendres
et d' une eau mêlée de larmes. Quel rapport des
plaintes de David, renversé de son trône et
persécuté par son fils Absalon, avec l' humiliation
d' un chrétien qui se met des cendres sur le front
pour penser à la mort, et pour se détacher les plaisirs
du monde ?
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N' y avoit-il point d' autre texte à prendre dans
l' écriture ? Jésus-Christ, les apôtres, les
prophètes, n' ont-ils jamais parlé de la mort et de la
cendre du tombeau, à laquelle Dieu réduit notre
vanité ? Les écritures ne sont-elles pas pleines de
mille figures touchantes sur cette vérité ? Les
paroles mêmes de la genèse, si propres, si naturelles
à cette cérémonie, et choisies par l' église même, ne
seront-elles donc pas dignes du choix d' un
prédicateur ? Appréhendera-t-il, par une fausse
délicatesse, de redire souvent un texte que le
saint-esprit et l' église ont voulu répéter sans cesse
tous les ans ? Pourquoi donc laisser cet endroit, et
tant d' autres de l' écriture, qui conviennent, pour en
chercher un qui ne convient pas ? C' est un goût
dépravé, une passion aveugle, de dire quelque chose de
nouveau.
B. Vous vous échauffez trop, monsieur : il est vrai
que ce texte n' est point conforme au sens littéral.
C. Pour moi, je veux savoir si les choses sont vraies
avant que de les trouver belles. Mais le reste ?
A. Le reste du sermon est du même genre que le texte.
Ne le voyez-vous pas, monsieur ? à quel propos faire
l' agréable dans un sujet si effrayant, et amuser
l' auditeur par le récit profane de la douleur
d' Artémise, lorsqu' il
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faudroit tonner et ne donner que des images terribles
de la mort ?
B. Je vous entends, vous n' aimez pas les traits
d' esprit. Mais sans cet agrément que deviendroit
l' éloquence ? Voulez-vous réduire tous les
prédicateurs à la simplicité des missionnaires ? Il
en faut pour le peuple ; mais les honnêtes gens ont
les oreilles plus délicates, et il est nécessaire de
s' accommoder à leur goût.
A. Vous me menez ailleurs : je voulois achever de
vous montrer combien ce sermon est mal conçu ; il ne
me restoit qu' à parler de la division, mais je crois
que vous comprenez assez vous-même ce qui me la fait
désapprouver. C' est un homme qui donne trois points
pour sujet de tout son discours. Quand on divise, il
faut diviser simplement, naturellement : il faut que
ce soit une division qui se trouve toute faite dans le
sujet même ; une division qui éclaircisse, qui range
les matières, qui se retienne aisément, et qui aide
à retenir tout le reste ; enfin une division qui fasse
voir la grandeur du sujet et de ses parties. Tout au
contraire, vous voyez ici un homme qui entreprend
d' abord de vous éblouir, qui vous débite trois
épigrammes
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ou trois énigmes, qui les tourne et retourne avec
subtilité ; vous croyez voir des tours de passe-passe.
Est-ce là un air sérieux et grave, propre à vous
faire espérer quelque chose d' utile et d' important ?
Mais revenons à ce que vous disiez : vous demandez si
je veux donc bannir l' éloquence de la chaire ?
B. Oui ; il me semble que vous allez là.
A. Ha ! Voyons : qu' est-ce que l' éloquence ?
B. C' est l' art de bien parler.
A. Cet art n' a-t-il point d' autre but que celui de
bien parler ? Les hommes en parlant n' ont-ils point
quelque dessein ? Parle-t-on pour parler ?
B. Non, on parle pour plaire et pour persuader.
A. Distinguons, s' il vous plaît, monsieur,
soigneusement ces deux choses : on parle pour
persuader, cela est constant ; on parle aussi pour
plaire, cela n' arrive que trop souvent. Mais quand on
tâche de plaire, on a un autre but plus éloigné, qui
est néanmoins le principal. L' homme de bien ne cherche
à plaire que pour inspirer la justice et les autres
vertus en les rendant aimables ; celui qui cherche son
intérêt, sa réputation, sa fortune, ne songe à
plaire que pour gagner l' inclination et l' estime des
gens qui peuvent contenter son avarice ou son
ambition : ainsi cela même se réduit encore à une
manière de persuasion que l' orateur cherche ; il veut
plaire pour flatter, et il flatte pour persuader ce
qui convient à son intérêt.
B. Enfin vous ne pouvez disconvenir que les hommes ne
parlent souvent pour plaire. Les orateurs païens ont
eu ce but. Il est aisé de voir dans les discours de
Cicéron, qu' il
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travailloit pour sa réputation : qui ne croira la
même chose d' Isocrate et de Démosthène ?
Tous les anciens panégyristes songeoient moins à faire
admirer leurs héros, qu' à se faire admirer eux-mêmes ;
ils ne cherchoient la gloire d' un prince qu' à cause
de celle
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qui leur devoit revenir à eux-mêmes pour l' avoir bien
loué. De tout temps cette ambition a semblé permise
chez les grecs et chez les romains : par cette
émulation, l' éloquence se perfectionnoit, les esprits
s' élevoient à de hautes pensées et à de grands
sentiments ; par là on voyoit fleurir les anciennes
républiques : le spectacle que donnoit l' éloquence, et
le pouvoir qu' elle avoit sur les peuples, la rendirent
admirable, et ont poli merveilleusement les esprits.
Je ne vois pas pourquoi on blâmeroit cette émulation,
même dans des orateurs chrétiens, pourvu qu' il ne
parût dans leurs discours aucune affectation indécente,
et qu' ils n' affoiblissent en rien la morale
évangélique. Il ne faut point blâmer une chose qui
anime les jeunes gens, et qui forme les grands
prédicateurs.
A. Voilà bien des choses, monsieur, que vous mettez
ensemble : démêlons-les, s' il vous plaît, et voyons
avec ordre ce qu' il en faut conclure ; surtout
évitons l' esprit de dispute ; examinons cette matière
paisiblement, en gens
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qui ne craignent que l' erreur ; et mettons tout
l' honneur à nous dédire dès que nous apercevrons
que nous nous serons trompés.
B. Je suis dans cette disposition, ou du moins je
crois y être ; et vous me ferez plaisir de m' avertir
si vous voyez que je m' écarte de cette règle.
A. Ne parlons point d' abord des prédicateurs, ils
viendront en leur temps : commençons par les
orateurs profanes, dont vous avez cité ici l' exemple.
Vous avez mis Démosthène avec Isocrate ; en cela
vous avez fait tort au premier : le second est un froid
orateur, qui n' a songé qu' à polir ses pensées et qu' à
donner de l' harmonie à ses paroles ; il n' a eu qu' une
idée basse de l' éloquence, et il l' a presque toute
mise dans l' arrangement des mots. Un homme qui a
employé, selon les uns, dix ans, selon les autres
quinze, à ajuster les périodes de son panégyrique, qui
est un discours sur les besoins de la Grèce, étoit
d' un secours bien foible et bien lent pour la
république contre les entreprises du roi de Perse.
Démosthène parloit bien autrement contre Philippe.
Vous pouvez voir la comparaison que Denys
d' Halicarnasse fait des deux orateurs, et les
défauts essentiels qu' il remarque dans Isocrate. On
ne voit, dans celui-ci, que des discours fleuris et
efféminés, que des périodes faites avec un travail
infini pour amuser l' oreille ; pendant que Démosthène
émeut, échauffe et entraîne les coeurs : il est trop
vivement touché des intérêts de sa patrie pour
s' amuser à tous les jeux d' esprit d' Isocrate ; c' est
un raisonnement serré et pressant, ce sont des
sentiments généreux d' une âme qui ne conçoit rien que
de grand, c' est un discours qui croît et qui se
fortifie à chaque parole par des raisons nouvelles,
c' est un enchaînement de figures hardies et
touchantes ; vous ne sauriez le lire sans voir qu' il
porte la république dans le fond de son coeur : c' est
la nature qui parle elle-même dans ses transports ;
l' art est si achevé, qu' il n' y paroît point ; rien
n' égala
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jamais sa rapidité et sa véhémence. N' avez-vous pas
vu ce qu' en dit Longin dans son traité du
sublime ?
B. Non : n' est-ce pas ce traité que M Boileau a
traduit ? Est-il beau ?
A. Je ne crains pas de dire qu' il surpasse à mon gré
la rhétorique d' Aristote. Cette rhétorique ,
quoique très-belle, a beaucoup de préceptes secs, et
plus curieux qu' utiles dans la pratique ; ainsi elle
sert bien plus à faire remarquer les règles de l' art
à ceux qui sont déjà éloquents, qu' à inspirer
l' éloquence et à former de vrais orateurs : mais le
sublime de Longin joint aux préceptes beaucoup
d' exemples qui les rendent sensibles. Cet auteur
traite le sublime d' une manière sublime, comme le
traducteur
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l' a remarqué ; il échauffe l' imagination, il élève
l' esprit du lecteur, il lui forme le goût, et lui
apprend à distinguer judicieusement le bien et le
mal dans les orateurs célèbres de l' antiquité.
B. Quoi ! Longin est si admirable ! Hé ! Ne vivoit-il
pas du temps de l' empereur Aurélien et de
Zénobie ?
A. Oui ; vous savez leur histoire.
B. Ce siècle n' étoit-il pas bien éloigné de la
politesse des précédents ? Quoi ! Vous voudriez qu' un
auteur de ce temps-là eût le goût meilleur qu' Isocrate ?
En vérité, je ne puis le croire.
A. J' en ai été surpris moi-même : mais vous n' avez
qu' à le lire ; quoiqu' il fût d' un siècle fort gâté,
il s' étoit formé sur les anciens, et il ne tient
presque rien des défauts de son temps. Je dis presque
rien, car il faut avouer qu' il s' applique plus à
l' admirable qu' à l' utile, et qu' il ne rapporte guère
l' éloquence à la morale ; en cela il paroît n' avoir
pas les vues solides qu' avoient les anciens grecs,
surtout les philosophes : encore même faut-il lui
pardonner un défaut dans lequel Isocrate, quoique
d' un meilleur siècle, lui est de beaucoup inférieur ;
surtout ce défaut est excusable dans un traité
particulier, où il parle, non de ce qui instruit les
hommes, mais de ce qui les frappe et qui les saisit.
Je vous parle de cet auteur, parce qu' il vous servira
beaucoup à comprendre ce que je veux dire : vous y
verrez le portrait admirable qu' il fait de Démosthène,
dont il rapporte des endroits très-sublimes ; et vous
y trouverez aussi ce que je vous ai dit des défauts
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d' Isocrate. Vous ne sauriez mieux faire, pour
connoître ces deux auteurs, si vous ne voulez pas
prendre la peine de les connoître par eux-mêmes en
lisant leurs ouvrages. Laissons donc Isocrate, et
revenons à Démosthène et à Cicéron.
B. Vous laissez Isocrate parce qu' il ne vous
convient pas.
A. Parlons donc encore d' Isocrate, puisque vous
n' êtes pas persuadé ; jugeons de son éloquence par les
règles de l' éloquence même, et par le sentiment du
plus éloquent écrivain de l' antiquité : c' est Platon ;
l' en croirez-vous, monsieur ?
B. Je le croirai s' il a raison, je ne jure sur la
parole d' aucun maître.
B. Souvenez-vous de cette règle, c' est ce que je
demande : pourvu que vous ne vous laissiez point
dominer par certains préjugés de notre temps, la
raison vous persuadera bientôt. N' en croyez donc ni
Isocrate ni Platon ; mais jugez de l' un et de
l' autre par des principes clairs. Vous ne sauriez
disconvenir que le but de l' éloquence ne soit de
persuader la vérité et la vertu.
B. Je n' en conviens pas, c' est ce que je vous ai déjà
nié.
A. C' est donc ce que je vais vous prouver. L' éloquence
si je ne me trompe, peut être prise en trois manières :
1 comme l' art de persuader la vérité, et de rendre les
hommes meilleurs ; 2 comme un art indifférent, dont
les méchants se peuvent servir aussi bien que les bons,
et qui peut persuader l' erreur, l' injustice, autant
que la justice et la vérité ; 3 enfin comme un art
qui peut servir aux
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hommes intéressés à plaire, à s' acquérir de la
réputation, et à faire fortune. Admettez une de ces
trois manières.
B. Je les admets toutes, qu' en conclurez-vous ?
A. Attendez, la suite vous le montrera ;
contentez-vous, pourvu que je ne vous dise rien que de
clair, et que je vous mène à mon but. De ces trois
manières d' éloquence, vous approuverez sans doute la
première.
B. Oui, c' est la meilleure.
A. Et la seconde, qu' en pensez-vous ?
B. Je vous vois venir, vous voulez faire un
sophisme. La seconde est blâmable par le mauvais usage
que l' orateur y fait de l' éloquence pour persuader
l' injustice et l' erreur. L' éloquence d' un méchant
homme est bonne en elle-même ; mais la fin à laquelle
il la rapporte est pernicieuse. Or, nous devons parler
des règles de l' éloquence, et non de l' usage qu' il en
faut faire ; ne quittons point, s' il vous plaît, ce
qui fait notre véritable question.
A. Vous verrez que je ne m' en écarte pas, si vous
voulez bien me continuer la grâce de m' écouter. Vous
blâmez donc la seconde manière ; et, pour ôter toute
équivoque, vous blâmez ce second usage de l' éloquence.
B. Bon, vous parlez juste ; nous voilà pleinement
d' accord.
A. Et le troisième usage de l' éloquence, qui est de
chercher à plaire par des paroles, pour se faire par
là une réputation et une fortune, qu' en dites-vous ?
A. Vous savez déjà mon sentiment, je n' en ai point
changé. Cet usage de l' éloquence me paroît honnête ; il
excite l' émulation, et perfectionne les esprits.
A. En quel genre doit-on tâcher de perfectionner les
esprits ? Si vous aviez à former un état ou une
république, en quoi voudriez-vous y perfectionner les
esprits ?
B. En tout ce qui pourroit les rendre meilleurs. Je
voudrois faire de bons citoyens, pleins de zèle pour le
bien public. Je voudrois qu' ils sussent en guerre
défendre la patrie, en paix faire observer les lois,
gouverner leurs maisons, cultiver ou faire cultiver
leurs terres, élever leurs enfants à la vertu, leur
inspirer la religion, s' occuper au commerce selon les
besoins du pays, et s' appliquer aux sciences utiles à
la vie. Voilà, ce me semble, le but d' un législateur.
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A. Vos vues sont très-justes et très-solides. Vous
voudriez donc des citoyens ennemis de l' oisiveté,
occupés à des choses très-sérieuses, et qui tendissent
toujours au bien public ?
B. Oui, sans doute.
A. Et vous retrancheriez tout le reste ?
B. Je le retrancherois.
A. Vous n' admettriez les exercices du corps que pour
la santé et la force ? Je ne parle point de la beauté
du corps, parce qu' elle est une suite naturelle de la
santé et de la force pour les corps qui sont bien
formés.
B. Je n' admettrois que ces exercices-là.
A. Vous retrancheriez donc tous ceux qui ne
serviroient qu' à amuser, et qui ne mettroient point
l' homme en état de mieux supporter les travaux
réglés de la paix et les fatigues de la guerre ?
B. Oui, je suivrois cette règle.
A. C' est sans doute par le même principe que vous
retrancheriez aussi (car vous me l' avez dit) tous les
exercices de l' esprit qui ne serviroient point à
rendre l' âme saine, forte, belle, en la rendant
vertueuse ?
B. J' en conviens. Que s' ensuit-il de là ? Je ne vois
pas encore où vous voulez aller, vos détours sont bien
longs.
A. C' est que je veux chercher les premiers principes,
et ne laisser derrière moi rien de douteux. Répondez,
s' il vous plaît.
B. J' avoue qu' on doit à plus forte raison suivre cette
règle pour l' âme, l' ayant établie pour le corps.
A. Toutes les sciences et tous les arts qui ne vont
qu' au plaisir, à l' amusement et à la curiosité, les
souffririez-vous ? Ceux qui n' appartiendroient ni aux
devoirs de la vie domestique, ni aux devoirs de la
vie civile, que deviendroient-ils ?
B. Je les bannirois de ma république.
A. Si donc vous souffriez les mathématiciens, ce
seroit à cause des mécaniques, de la navigation, de
l' arpentage des terres, des supputations qu' il faut
faire, des fortifications des places, etc. Voilà leur
usage qui les autoriseroit. Si vous admettiez les
médecins, les jurisconsultes, ce seroit pour la
conservation de la santé et de la justice. Il en
seroit de même des autres professions dont nous
sentons le
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besoin. Mais pour les musiciens, que feriez-vous ?
Ne seriez-vous pas de l' avis de ces anciens grecs qui
ne séparoient jamais l' utile de l' agréable ? Eux qui
avoient poussé la musique et la poésie, jointes
ensemble, à une si haute perfection, ils vouloient
qu' elles servissent à élever les courages, à inspirer
les grands sentiments. C' étoit par la musique et par
la poésie qu' ils se préparoient aux combats ; ils
alloient à la guerre avec des musiciens et des
instruments. De là encore les trompettes et les
tambours qui les jetoient dans un enthousiasme et
dans une espèce de fureur qu' ils appeloient divine.
C' étoit par la musique et par la cadence des vers
qu' ils adoucissoient les peuples féroces. C' étoit
par cette harmonie qu' ils faisoient entrer, avec le
plaisir, la sagesse dans le fond des coeurs des
enfants : on leur faisoit chanter les vers d' Homère,
pour leur inspirer agréablement le mépris de la mort,
des richesses, et des plaisirs qui amollissent
l' âme ; l' amour de la gloire, de la liberté, et de la
patrie. Leurs danses mêmes avoient un but sérieux à
leur mode, et il est certain qu' ils ne dansoient pas
pour le seul plaisir : nous voyons, par l' exemple de
David, que les peuples orientaux regardoient la
danse comme un art sérieux, semblable à la musique
et à la poésie. Mille instructions étoient mêlées
dans leurs fables et dans leurs poëmes : ainsi, la
philosophie la plus grave et la plus austère ne se
montroit qu' avec un visage riant. Cela paroît encore
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par les danses mystérieuses des prêtres, que les
païens avoient mêlées dans leurs cérémonies pour les
fêtes des dieux. Tous ces arts qui consistent ou dans
les sons mélodieux, ou dans les mouvements du corps,
ou dans les paroles, en un mot la musique, la danse,
l' éloquence, la poésie, ne furent inventés que pour
exprimer les passions, et pour les inspirer en les
exprimant. Par là on voulut imprimer de grands
sentiments dans l' âme des hommes, et leur faire des
peintures vives et touchantes de la beauté de la
vertu et de la difformité du vice : ainsi tous ces
arts, sous l' apparence du plaisir, entroient dans les
desseins les plus sérieux des anciens pour la morale
et pour la religion. La chasse même étoit
l' apprentissage pour la guerre. Tous les plaisirs
les plus touchants renfermoient quelque leçon de vertu.
De cette source vinrent dans la Grèce tant de vertus
héroïques, admirées de tous les siècles. Cette
première instruction fut altérée, il est vrai, et elle
avoit en elle-même d' extrêmes défauts. Son défaut
essentiel étoit d' être fondée sur une religion fausse
et pernicieuse. En cela les grecs se trompoient,
comme tous les sages du monde, plongés alors dans
l' idolâtrie : mais s' ils se trompoient pour le fond
de la religion et pour le choix des maximes, ils ne se
trompoient pas pour la manière d' inspirer la religion
et la vertu ; tout y étoit sensible, agréable, propre
à faire une vive impression.
C. Vous disiez tout à l' heure que cette première
institution fut altérée ; n' oubliez pas, s' il vous
plaît, de nous l' expliquer.
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A. Oui, elle fut altérée. La vertu donne la
véritable politesse ; mais bientôt, si on n' y prend
garde, la politesse amollit peu à peu. Les grecs
asiatiques furent les premiers à se corrompre ; les
ioniens devinrent efféminés ; toute cette côte
d' Asie fut un théâtre de volupté. La Crète, malgré
les sages lois de Minos, se corrompit de même : vous
savez les vers que cite saint Paul. Corinthe fut
fameuse par son luxe et par ses dissolutions. Les
romains, encore grossiers, commencèrent à trouver de
quoi amollir leur vertu rustique. Athènes ne fut pas
exempte de cette contagion ; toute la Grèce en fut
infectée. Le plaisir, qui ne devoit être que le moyen
d' insinuer la sagesse, prit la place de la sagesse
même. Les philosophes réclamèrent. Socrate s' éleva,
et montra à ses concitoyens égarés que le plaisir, dans
lequel ils s' arrêtoient, ne devoit être que le chemin
de la vertu. Platon, son disciple, qui n' a pas eu
honte de composer ses écrits des discours de son
maître, retranche de sa république tous les tons de la
musique, tous les mouvements de la tragédie, tous les
récits des poëmes, et les endroits d' Homère même qui
ne vont pas à inspirer l' amour des bonnes lois. Voilà
le jugement que
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firent Socrate et Platon sur les poëtes et sur les
musiciens : n' êtes-vous pas de leur avis ?
B. J' entre tout à fait dans leur sentiment ; il ne
faut rien d' inutile. Puisqu' on peut mettre le plaisir
dans les choses solides, il ne le faut point chercher
ailleurs. Si quelque chose peut faciliter la vertu,
c' est de la mettre d' accord avec le plaisir : au
contraire, quand on les sépare, on tente violemment les
hommes d' abandonner la vertu ; d' ailleurs, tout ce qui
plaît sans instruire amuse et amollit. Eh bien ! Ne
trouvez-vous pas que je suis devenu philosophe en vous
écoutant ? Mais allons jusqu' au bout, car nous ne
sommes pas encore d' accord.
A. Nous le serons bientôt, monsieur. Puisque vous
êtes si philosophe, permettez-moi de vous faire encore
une question. Voilà les musiciens et les poëtes
assujettis à n' inspirer que la vertu ; voilà les
citoyens de votre république exclus des spectacles où
le plaisir seroit sans instruction. Mais que ferez-vous
des devins ?
B. Ce sont des imposteurs, il faut les chasser.
A. Mais ils ne font pas de mal. Vous croyez bien
qu' ils ne sont pas sorciers : ainsi ce n' est pas l' art
diabolique que vous craignez en eux.
B. Non, je n' ai garde de le craindre, car je n' ajoute
aucune foi à tous leurs contes ; mais ils font un assez
grand mal d' amuser le public. Je ne souffre point dans
ma république des gens oisifs qui amusent les
autres, et qui n' aient point d' autre métier que celui
de parler.
A. Mais ils gagnent leur vie par là ; ils amassent de
l' argent pour eux et pour leurs familles.
B. N' importe ; qu' ils prennent d' autres métiers pour
vivre : non-seulement il faut gagner sa vie, mais il
la faut gagner par des occupations utiles au public. Je
dis la même chose de tous ces misérables qui amusent
les passants par leur discours et par leurs chansons :
quand ils ne mentiroient jamais, quand ils ne diroient
rien de déshonnête, il faudroit les chasser ;
l' inutilité suffit pour les rendre coupables : la
police devroit les assujettir à prendre quelque métier
réglé.
p154
A. Mais ceux qui représentent des tragédies, les
souffrirez-vous ? Je suppose qu' il n' y ait ni amour
profane, ni immodestie mêlée dans ces tragédies ; de
plus, je ne parle pas ici en chrétien : répondez-moi
seulement en législateur et en philosophe.
B. Si ces tragédies n' ont pas pour but d' instruire en
donnant du plaisir, je les condamnerois.
A. Bon ; en cela vous êtes précisément de l' avis de
Platon, qui veut qu' on ne laisse point introduire dans
sa république des poëmes et des tragédies qui n' auront
pas été examinés par les gardes des lois, afin que le
peuple ne voie et n' entende jamais rien qui ne serve
à autoriser les lois et à inspirer la vertu. En cela
vous suivez l' esprit des auteurs anciens, qui
vouloient que la tragédie roulât sur deux passions ;
savoir, la terreur que doivent donner les suites
funestes du vice, et la compassion qu' inspire la
vertu persécutée et patiente : c' est l' idée
qu' Euripide et Sophocle ont exécutée.
B. Vous me faites souvenir que j' ai lu cette dernière
règle dans l' art poétique de M Boileau.
A. Vous avez raison : c' est un homme qui connoît
bien, non-seulement le fond de la poésie, mais encore
le but solide auquel la philosophie, supérieure à
tous les arts, doit conduire le poëte.
B. Mais enfin, où me menez-vous donc ?
p155
A. Je ne vous mène plus ; vous allez tout seul :
vous voilà arrivé heureusement au terme. Ne
m' avez-vous pas dit que vous ne souffrez point dans
votre république des gens oisifs qui amusent les
autres, et qui n' ont point d' autre métier que celui de
parler ? N' est-ce pas sur ce principe que vous
chassez tous ceux qui représentent des tragédies, si
l' instruction n' est mêlée au plaisir ? Sera-t-il
permis de faire en prose ce qui ne le sera pas en
vers ? Après cette sévérité, comment pourriez-vous
faire grâce aux déclamateurs qui ne parlent que pour
montrer leur bel esprit ?
B. Mais les déclamateurs dont nous parlons ont deux
desseins qui sont louables.
A. Expliquez-les.
B. Le premier est de travailler pour eux-mêmes : par
là ils se procurent des établissements honnêtes.
L' éloquence produit la réputation, et la réputation
attire la fortune dont ils ont besoin.
A. Vous avez déjà répondu vous-même à votre
objection. Ne disiez-vous pas qu' il faut, non-seulement
gagner sa vie, mais la gagner par des occupations
utiles au public ? Celui qui représenteroit des
tragédies sans y mêler l' instruction gagneroit sa
vie ; cette raison ne vous empêcheroit pourtant pas
de le chasser de votre république. Prenez, lui
diriez-vous, un métier solide et réglé ; n' amusez pas
les citoyens. Si vous voulez tirer d' eux un profit
légitime, travaillez à quelque bien effectif, ou à les
rendre vertueux. Pourquoi ne direz-vous pas la même
chose de l' orateur ?
B. Nous voilà d' accord : la seconde raison que je
voulois vous dire explique tout cela.
p156
A. Comment ? Dites-nous-la donc, s' il vous plaît.
B. C' est que l' orateur travaille même pour le public.
A. En quoi ?
B. Il polit les esprits ; il leur enseigne l' éloquence.
A. Attendez : si j' inventois un art chimérique, ou une
langue imaginaire, dont on ne pût tirer aucun
avantage, servirois-je le public en lui enseignant cet
art ou cette langue ?
B. Non, parce qu' on ne sert les autres qu' autant qu' on
leur enseigne quelque chose d' utile.
A. Vous ne sauriez donc prouver solidement qu' un
orateur sert le public en lui enseignant l' éloquence,
si vous n' aviez déjà prouvé que l' éloquence sert
elle-même à quelque chose. à quoi servent les beaux
discours d' un homme, si ces discours, tout beaux qu' ils
sont, ne font aucun bien au public ? Les paroles, comme
dit saint Augustin, sont faites pour les hommes, et
non pas les hommes pour les paroles. Les discours
servent, je le sais bien, à celui qui les fait ; car
ils éblouissent les auditeurs, ils font beaucoup parler
de celui qui les a faits, et on est d' assez mauvais
goût pour le récompenser de ses paroles inutiles. Mais
cette éloquence mercenaire et infructueuse au public
doit-elle être soufferte dans l' état que vous
policez ? Un cordonnier au moins fait des souliers,
et ne nourrit sa famille que d' un argent gagné en
servant le public pour de véritables besoins. Ainsi,
vous le voyez, les plus vils métiers ont une fin
solide : et il n' y aura que l' art des orateurs qui
n' aura pour but que d' amuser les hommes par des
paroles ! Tout aboutira donc, d' un côté, à satisfaire
la curiosité et à entretenir l' oisiveté de l' auditeur ;
de l' autre, à contenter la vanité et l' ambition de
celui qui parle ! Pour l' honneur de votre république,
monsieur, ne souffrez jamais cet abus.
p157
B. Eh bien ! Je reconnois que l' orateur doit avoir
pour but d' instruire, et de rendre les hommes meilleurs.
A. Souvenez-vous bien de ce que vous m' accordez là ;
vous en verrez les conséquences.
B. Mais cela n' empêche pas qu' un homme s' appliquant
à instruire les autres ne puisse être bien aise en
même temps d' acquérir de la réputation et du bien.
A. Nous ne parlons point encore ici comme chrétiens ;
je n' ai besoin que de la philosophie seule contre vous.
Les orateurs, je le répète, sont donc, selon vous, des
gens qui doivent instruire les autres hommes et les
rendre meilleurs qu' ils ne sont : voilà donc d' abord
les déclamateurs chassés. Il ne faudra même souffrir
les panégyristes qu' autant qu' ils proposeront des
modèles dignes d' être imités, et qu' ils rendront la
vertu aimable par leurs louanges.
B. Quoi ! Un panégyrique ne vaudra donc rien, s' il
n' est plein de morale ?
A. Ne l' avez vous pas conclu vous-même ? Il ne faut
parler que pour instruire ; il ne faut louer un héros
que pour apprendre ses vertus au peuple, que pour
l' exciter à les imiter, que pour montrer que la gloire
et la vertu sont inséparables : ainsi, il faut
retrancher d' un panégyrique toutes les louanges
vagues, excessives, flatteuses ; il n' y faut laisser
aucune de ces pensées stériles qui ne concluent rien
pour l' instruction de l' auditeur ; il faut que tout
tende à lui faire aimer la vertu. Au contraire, la
plupart des panégyristes semblent ne louer les vertus
que pour louer les hommes qui les ont pratiquées, et
dont ils ont entrepris l' éloge. Faut-il louer un
homme ? Ils élèvent les vertus qu' il a pratiquées
au-dessus de toutes les autres. Mais chaque chose a
son tour : dans une autre occasion, ils déprimeront
les vertus qu' ils ont élevées, en faveur de quelque
autre sujet qu' ils voudront flatter. C' est par ce
principe que je blâmerai Pline. S' il avoit loué
Trajan pour former d' autres héros semblables à
celui-là, ce seroit une vue digne d' un orateur. Trajan,
tout grand qu' il est, ne devroit pas être la fin de
son discours ; Trajan ne devroit être qu' un exemple
proposé aux hommes pour les inviter
p158
à être vertueux. Quand un panégyriste n' a que cette
vue basse de louer un seul homme, ce n' est plus que la
flatterie qui parle à la vanité.
B. Mais que répondrez-vous sur les poëmes qui sont
faits pour louer des héros ? Homère a son Achille,
Virgile, son énée. Voulez-vous condamner ces deux
poëtes ?
A. Non, monsieur : mais vous n' avez qu' à examiner
les desseins de leurs poëmes. Dans l' Iliade, Achille
est, à la vérité, le premier héros ; mais sa louange
n' est pas la fin principale du poëme. Il est représenté
naturellement avec tous ses défauts ; ces défauts
mêmes sont un des sujets sur lesquels le poëte a voulu
instruire la postérité. Il s' agit dans cet ouvrage
d' inspirer aux grecs l' amour de la gloire que l' on
acquiert dans les combats, et la crainte de la
désunion comme de l' obstacle à tous les grands
succès. Ce dessein de morale est marqué visiblement
dans tout ce poëme. Il est vrai que l' Odyssée
représente dans Ulysse un héros plus régulier et
plus accompli ; mais c' est par hasard ; c' est qu' en
effet un homme dont le caractère est la sagesse, tel
qu' Ulysse, a une conduite plus exacte et plus
uniforme qu' un jeune homme tel qu' Achille, d' un
naturel bouillant et impétueux : ainsi Homère n' a
songé, dans l' un et dans l' autre, qu' à peindre
fidèlement la nature. Au reste, l' Odyssée renferme
de tous côtés mille instructions morales pour tout le
détail de la vie ; et il ne faut que lire, pour voir
que le peintre n' a peint un homme sage, qui vient à
bout de tout par sa sagesse, que pour apprendre à la
postérité les fruits que l' on doit attendre de la
piété, de la prudence et des bonnes moeurs. Virgile,
dans l' énéide, a imité l' Odyssée pour le caractère
de son héros : il l' a fait modéré, pieux, et par
conséquent égal à lui-même. Il est aisé de voir
qu' énée n' est pas son principal but ; il a regardé
en ce héros le peuple romain, qui devoit en descendre.
p159
Il a voulu montrer à ce peuple que son origine étoit
divine, que les dieux lui avoient préparé de loin
l' empire du monde ; et par là il a voulu exciter ce
peuple à soutenir, par ses vertus, la gloire de sa
destinée. Il ne pouvoit jamais y avoir chez les païens
une morale plus importante que celle-là. L' unique
chose sur laquelle on peut soupçonner Virgile, est
d' avoir un peu trop songé à sa fortune dans ses vers,
et d' avoir fait aboutir son poëme à la louange,
peut-être un peu flatteuse, d' Auguste et de sa
famille. Mais je ne voudrois pas pousser la critique si
loin.
B. Quoi ! Vous ne voulez pas qu' un poëte ni un
orateur cherche honnêtement sa fortune.
A. Après notre digression sur les panégyriques, qui
ne sera pas inutile, nous voilà revenus à notre
difficulté. Il s' agit de savoir si les orateurs
doivent être désintéressés.
B. Je ne saurois le croire : vous renversez toutes les
maximes communes.
A. Ne voulez-vous pas que dans votre république il
soit défendu aux orateurs de dire autre chose que la
vérité ? Ne prétendez-vous pas qu' ils parleront
toujours pour instruire, pour corriger les hommes, et
pour affermir les lois ?
B. Oui, sans doute.
A. Il faut donc que les orateurs ne craignent et
n' espèrent
p160
rien de leurs auditeurs pour leur propre intérêt. Si
vous admettez des orateurs ambitieux et mercenaires,
s' opposeront-ils à toutes les passions des hommes ?
S' ils sont malades de l' avarice, de l' ambition, de la
mollesse, en pourront-ils guérir les autres ? S' ils
cherchent les richesses, seront-ils propres à en
détacher autrui ? Je sais qu' on ne doit pas laisser
un orateur vertueux et désintéressé manquer des
choses nécessaires : aussi cela n' arrivera-t-il jamais,
s' il est vrai philosophe, c' est-à-dire tel qu' il doit
être pour redresser les moeurs des hommes. Il mènera
une vie simple, modeste, frugale, laborieuse ; il lui
faudra peu : ce peu ne lui manquera point, dût-il de
ses propres mains le gagner, le surplus ne doit pas
être sa récompense, et n' est pas digne de l' être. Le
public lui pourra rendre des honneurs et lui donner de
l' autorité ; mais s' il est dégagé des passions et
désintéressé, il n' usera de cette autorité que pour le
bien public, prêt à la perdre toutes les fois qu' il
ne pourra la conserver qu' en dissimulant, et en flattant
les hommes. Ainsi l' orateur, pour être digne de
persuader les peuples, doit être un homme
incorruptible ; sans cela, son talent et son art se
tourneroient en poison mortel contre la république
même : de là vient que, selon Cicéron, la première
et la plus essentielle des qualités d' un orateur est la
vertu. Il faut une probité qui soit à l' épreuve de
tout et qui puisse servir de modèle à tous les
citoyens ; sans cela on ne peut paroître persuadé, ni
par conséquent persuader les autres.
B. Je conçois bien l' importance de ce que vous me
dites : mais, après tout, un homme ne pourra-t-il pas
employer son talent pour s' élever aux honneurs ?
p161
A. Remontez toujours aux principes. Nous sommes
convenus que l' éloquence et la profession de l' orateur
sont consacrées à l' instruction et à la réformation des
moeurs du peuple. Pour le faire avec liberté et avec
fruit, il faut qu' un homme soit désintéressé ; il faut
qu' il apprenne aux autres le mépris de la mort, des
richesses, des délices ; il faut qu' il inspire la
modestie, la frugalité, le désintéressement, le zèle
du bien public, l' attachement inviolable aux lois ;
il faut que tout cela paroisse autant dans ses moeurs,
que dans ses discours. Un homme qui songe à plaire pour
sa fortune, et qui par conséquent a besoin de ménager
tout le monde, peut-il prendre cette autorité sur les
esprits ? Quand même il diroit tout ce qu' il faut dire,
croiroit-on ce que diroit un homme qui ne paroîtroit
pas le croire lui-même ?
B. Mais il ne fait pas de mal en cherchant une fortune
dont je suppose qu' il a besoin.
A. N' importe : qu' il cherche par d' autres voies le
bien dont il a besoin pour vivre ; il y a d' autres
professions qui peuvent le tirer de la pauvreté : s' il a
besoin de quelque chose, et qu' il soit réduit à
l' attendre du public, il n' est pas encore propre à
être orateur. Dans votre république, choisiriez-vous
pour juges des hommes pauvres, affamés ? Ne
craindriez-vous pas que le besoin ne les réduiroit à
quelque lâche complaisance ? Ne prendriez-vous pas
plutôt des personnes considérables, et que la
nécessité ne sauroit tenter ?
B. Je l' avoue.
A. Par la même raison, ne choisiriez-vous pas pour
orateurs, c' est-à-dire pour maîtres, qui doivent
instruire, corriger et former les peuples, des gens
qui n' eussent besoin de rien, et qui fussent
désintéressés ? Et s' il y en avoit d' autres qui eussent
du talent pour ces sortes d' emplois, mais qui eussent
encore des intérêts à ménager, n' attendriez-vous pas à
employer leur éloquence, jusqu' à ce qu' ils auroient
leur nécessaire, et qu' ils ne fussent plus suspects
d' aucun intérêt en parlant aux hommes ?
B. Mais il me semble que l' expérience de notre siècle
montre assez qu' un orateur peut parler fortement de
morale,
p162
sans renoncer à sa fortune. Peut-on voir des peintures
morales plus sévères que celles qui sont en vogue ?
On ne s' en fâche point, on y prend plaisir ; et celui
qui les fait ne laisse pas de s' élever dans le monde
par ce chemin.
A. Les peintures morales n' ont point d' autorité pour
convertir, quand elles ne sont soutenues ni de
principes ni de bons exemples. Qui voyez-vous convertir
par là ? On s' accoutume à entendre cette
description ; ce n' est qu' une belle image qui passe
devant les yeux ; on écoute ces discours comme on
liroit une satire ; on regarde celui qui parle comme
un homme qui joue bien une espèce de comédie ; on
croit bien plus ce qu' il fait que ce qu' il dit. Il
est intéressé, ambitieux, vain, attaché à une vie
molle ; il ne quitte aucune des choses qu' il dit qu' il
faut quitter : on le laisse dire pour la cérémonie ;
mais on croit, on fait comme lui. Ce qu' il y a de
pis est qu' on s' accoutume par là à croire que cette
sorte de gens ne parle pas de bonne foi : cela décrie
leur ministère ; et quand d' autres parlent après eux
avec un zèle sincère, on ne peut se persuader que cela
soit vrai.
B. J' avoue que vos principes se suivent, et qu' ils
persuadent, quand on les examine attentivement : mais
n' est-ce point par pur zèle de piété chrétienne, que
vous dites toutes ces choses ?
A. Il n' est pas nécessaire d' être chrétien pour penser
tout cela : il faut être chrétien pour le bien
pratiquer, car la grâce seule peut réprimer
l' amour-propre ; mais il ne
p163
faut être que raisonnable pour reconnoître ces
vérités-là. Tantôt je vous citois Socrate et Platon,
nous n' avez pas voulu déférer à leur autorité ;
maintenant que la raison commence à vous persuader, et
que vous n' avez plus besoin d' autorités, que
direz-vous, si je vous montre que ce raisonnement est
le leur ?
B. Le leur ? Est-il possible ? J' en serai fort aise.
A. Platon fait parler Socrate avec un orateur,
nommé Gorgias, et avec un disciple de Gorgias,
nommé Calliclès. Ce Gorgias étoit un homme
très-célèbre ; Isocrate, dont nous avons tant parlé,
fut son disciple. Ce Gorgias fut le premier, dit
Cicéron, qui se vanta de parler éloquemment de
tout ; dans la suite, les rhéteurs grecs imitoient cette
vanité. Revenons au dialogue de Gorgias et de
Calliclès. Ces deux hommes discouroient élégamment
sur toutes choses, selon la méthode du premier ;
c' étoient de ces beaux esprits qui brillent dans les
conversations, et qui n' ont d' autre emploi que celui
de bien parler : mais il paroît qu' ils manquoient de
ce que Socrate cherchoit dans les hommes,
c' est-à-dire des vrais principes de la morale et
p164
des règles d' un raisonnement exact et sérieux. Après
que l' auteur a bien fait sentir le ridicule de leur
caractère d' esprit, il vous dépeint Socrate, qui,
semblant se jouer, réduit plaisamment les deux
orateurs à ne pouvoir dire ce que c' est que
l' éloquence. Ensuite Socrate montre que la rhétorique,
c' est-à-dire l' art de ces orateurs-là, n' est pas
un art véritable : il appelle l' art une discipline
réglée qui apprend aux hommes à faire quelque chose
qui soit utile à les rendre meilleurs qu' ils ne
sont . Par là il montre qu' il n' appelle arts que
les arts libéraux, et que ces arts dégénèrent toutes
les fois qu' on les rapporte à une autre fin qu' à
former les hommes à la vertu. Il prouve que les
rhéteurs n' ont point ce but-là ; il fait voir même
que Thémistocle et Périclès ne l' ont point eu, et
par conséquent n' ont point été de vrais orateurs. Il
dit que ces hommes célèbres n' ont songé qu' à
persuader aux athéniens de faire des ports, des
murailles, et de remporter des victoires. Ils n' ont,
dit-il, rendu leurs citoyens que riches, puissants,
belliqueux, et ils en ont été ensuite maltraités : en
cela ils n' ont eu que ce qu' ils méritoient. S' ils les
avoient rendus bons par leur éloquence, leur
récompense eût été certaine. Qui fait les hommes bons
et vertueux est sûr, après son travail, de ne trouver
point des ingrats, puisque la vertu et l' ingratitude
sont incompatibles. Il ne faut point vous rapporter
tout ce qu' il dit sur l' inutilité de cette rhétorique,
parce que tout ce que je vous en ai dit comme de
moi-même est tiré de lui ; il vaut mieux vous
raconter ce qu' il dit sur les maux que ces vains
rhéteurs causent dans une république.
B. Je comprends bien que ces rhéteurs étoient à
craindre dans les républiques de la Grèce, où ils
pouvoient séduire le peuple et s' emparer de la
tyrannie.
A. En effet, c' est principalement de cet inconvénient
que parle Socrate ; mais les principes qu' il donne
en cette occasion s' étendent plus loin. Au reste,
quand nous parlons ici, vous et moi, d' une république
à policer, il s' agit, non-seulement des états où le
peuple gouverne, mais encore de tout état, soit
populaire, soit gouverné par plusieurs chefs, soit
monarchique ; ainsi je ne touche pas à la forme du
gouvernement : en tous pays les règles de Socrate
sont d' usage.
B. Expliquez-les donc, s' il vous plaît.
p165
A. Il dit que, l' homme étant composé de corps et
d' esprit, il faut cultiver l' un et l' autre. Il y a
deux arts pour l' esprit, et deux arts pour le corps.
Les deux de l' esprit sont la science des lois et de la
jurisprudence. Par la science des lois, il comprend
tous les principes de philosophie pour régler les
sentiments et les moeurs des particuliers et de toute
la république. La jurisprudence est le remède dont on
se doit servir pour réprimer la mauvaise foi et
l' injustice des citoyens ; c' est par elle qu' on juge
les procès et qu' on punit les crimes. Ainsi, la
science des lois doit servir à prévenir le mal, et la
jurisprudence à le corriger. Il y a deux arts
semblables pour les corps : la gymnastique, qui les
exerce, qui les rend sains, proportionnés, agiles,
vigoureux, pleins de force et de bonne grâce ; vous
savez, monsieur, que les anciens se servaient
merveilleusement de cet art que nous avons perdu :
puis la médecine, qui guérit les corps lorsqu' ils ont
perdu la santé. La gymnastique est pour les corps ce
que la science des lois est pour l' âme ; elle forme,
elle perfectionne. La médecine est aussi pour le
corps ce que la jurisprudence est pour l' âme ; elle
corrige, elle guérit. Mais cette institution si pure
s' est altérée, dit Socrate. à la place de la science
des lois, on a mis la vaine subtilité des sophistes,
faux philosophes qui abusent du raisonnement, et qui,
manquant des vrais principes pour le bien public,
tendent à leurs fins particulières. à la jurisprudence,
dit-il encore, a succédé le faste des rhéteurs, gens
qui ont voulu plaire et éblouir : au lieu de la
jurisprudence, qui devoit être la médecine de l' âme,
et dont il ne falloit se servir que pour guérir les
passions des hommes, on voit de faux orateurs qui
n' ont songé qu' à leur réputation. à la gymnastique,
ajoute encore Socrate, on a fait succéder l' art
de farder les corps, et de leur donner une fausse et
trompeuse beauté : au lieu qu' on ne devoit chercher
qu' une beauté simple et naturelle, qui vient de la
santé et de la
p166
proportion de tous les membres ; ce qui ne
s' acquiert et ne s' entretient que par le régime et
l' exercice. à la médecine on a fait aussi succéder
l' invention des mets délicieux et de tous les ragoûts
qui excitent l' appétit des hommes ; et au lieu de
purger l' homme plein d' humeurs pour lui rendre
la santé, et par la santé l' appétit, on force la
nature, on lui fait un appétit artificiel par toutes
les choses contraires à la tempérance. C' est ainsi que
Socrate remarquoit le désordre des moeurs de son
temps ; et il conclut en disant que les orateurs, qui,
dans la vue de guérir les hommes, devoient leur dire,
même avec autorité, des vérités désagréables, et leur
donner ainsi des médecines amères, ont au contraire
fait pour l' âme comme les cuisiniers pour le corps.
Leur rhétorique n' a été qu' un art de faire des ragoûts
pour flatter les hommes malades : on ne s' est mis en
peine que de plaire, que d' exciter la curiosité et
l' admiration ; les orateurs n' ont parlé que pour eux.
Il finit en demandant où sont les citoyens que ces
rhéteurs ont guéris de leurs mauvaises habitudes, où
sont les gens qu' ils ont rendus tempérants et
vertueux. Ne croyez-vous pas entendre un homme de notre
siècle qui voit ce qui s' y passe, et qui parle des
abus présents ? Après avoir entendu ce païen, que
direz-vous de cette éloquence qui ne va qu' à plaire
et qu' à faire de belles peintures, lorsqu' il faudroit,
comme il dit lui-même, brûler, couper jusqu' au vif,
et chercher sérieusement la guérison par l' amertume
des remèdes et par la sévérité du régime ? Mais jugez
de ces choses par vous-même : trouveriez-vous bon
qu' un médecin qui vous traiteroit s' amusât, dans
l' extrémité de votre maladie, à débiter des phrases
élégantes et des pensées subtiles ? Que penseriez-vous
d' un avocat qui, plaidant une cause où il s' agiroit
de tout le bien de votre famille, ou de votre propre
vie, feroit le bel esprit et rempliroit son plaidoyer
de fleurs et d' ornements, au lieu de raisonner avec
force et d' exciter la compassion des juges ? L' amour
du bien et de la vie fait assez sentir ce
ridicule-là ; mais l' indifférence où l' on vit pour les
bonnes moeurs et pour la religion fait qu' on ne le
remarque point dans les orateurs, qui devroient être
les censeurs et les médecins du peuple. Ce que vous
avez vu qu' en pensoit Socrate doit nous faire honte.
B. Je vois bien maintenant, selon vos principes, que
les orateurs devroient être les défenseurs des lois, et
les maîtres
p167
des peuples pour leur enseigner la vertu ; mais
l' éloquence du barreau chez les romains n' alloit pas
jusque là.
A. C' étoit sans doute son but, monsieur : les
orateurs devoient protéger l' innocence et les droits
des particuliers, lorsqu' ils n' avoient point
d' occasion de représenter dans leurs discours les
besoins généraux x
al 1
besoins généraux de la république ; de là vient que
cette profession fut si honorée, et que Cicéron nous
donne une si haute idée du véritable orateur.
B. Mais voyons donc de quelle manière ces orateurs
doivent parler ; je vous supplie de m' expliquer vos
vues là-dessus.
A. Je ne vous dirai pas les miennes ; je continuerai à
vous parler selon les règles que les anciens nous
donnent. Je ne vous dirai même que les principales
choses, car vous n' attendez pas que je vous explique
par ordre le détail presque infini des préceptes de la
rhétorique ; il y en a beaucoup d' inutiles ; vous les
avez lus dans les livres où ils sont amplement
exposés : contentons-nous de parler de ce qui est
le plus important. Platon, dans son dialogue où il
fait parler Socrate avec Phèdre, montre que le grand
défaut des rhéteurs est de chercher l' art de
persuader avant que d' avoir appris, par les principes
de la philosophie, quelles sont les choses qu' il faut
tâcher de persuader aux hommes. Il veut que l' orateur
ait commencé par l' étude de l' homme en général ;
qu' après il se soit appliqué à la connoissance des
hommes, en particulier, auxquels il doit parler. Ainsi
il faut savoir ce que c' est que l' homme, sa fin, ses
intérêts véritables ; de quoi il est composé,
c' est-à-dire de corps et d' esprit ; la véritable
manière de le rendre heureux ; quelles sont ses
passions, les excès qu' elles peuvent avoir, la
manière de les régler, comment on peut les exciter
utilement pour lui faire aimer le bien ; les règles
qui sont propres à le faire vivre en paix et à
entretenir la société. Après cette étude générale
vient la particulière : il faut connoître les lois et
les coutumes de son pays, le rapport qu' elles ont
avec le tempérament des peuples, les moeurs de chaque
condition, les éducations différentes, les préjugés et
les intérêts qui dominent dans le siècle où l' on vit,
le moyen
p168
d' instruire et de redresser les esprits. Vous voyez
que ces connoissances comprennent toute la philosophie
la plus solide. Ainsi Platon montre par là qu' il
n' appartient qu' au philosophe d' être véritable orateur :
c' est en ce sens qu' il faut expliquer tout ce qu' il
dit, dans le dialogue de Gorgias, contre les
rhéteurs, c' est-à-dire contre cette espèce de gens qui
s' étoient fait un art de bien parler et de persuader,
sans se mettre en peine de savoir par principes ce
qu' on doit tâcher de persuader aux hommes. Ainsi tout le
véritable art, selon Platon, se réduit à bien savoir
ce qu' il faut persuader, et à bien connoître les
passions des hommes et la manière de les émouvoir pour
arriver à la persuasion. Cicéron a presque dit les
mêmes choses. Il semble d' abord vouloir que l' orateur
n' ignore rien, parce que l' orateur peut avoir besoin
de parler de tout, et qu' on ne parle jamais bien,
dit-il après Socrate, que de ce qu' on sait bien.
Ensuite il se réduit, à cause des besoins pressants et
de la brièveté de la vie, aux connoissances les plus
nécessaires. Il veut au moins qu' un orateur sache bien
toute cette partie de la philosophie qui regarde les
moeurs, ne lui permettant d' ignorer que les curiosités
de l' astrologie et des mathématiques : surtout il veut
qu' il connoisse la composition de l' homme et la nature
de ses passions, parce que l' éloquence a pour but
d' en mouvoir à propos les ressorts. Pour la
connoissance des lois, il la demande à l' orateur,
comme le fondement de tous ses discours ; seulement
il permet qu' il n' ait pas passé sa vie à approfondir
toutes les questions de la jurisprudence pour le détail
des causes, parce qu' il peut, dans le besoin,
recourir aux profonds jurisconsultes pour suppléer ce
qui lui manqueroit de ce côté-là. Il demande, comme
Platon, que l' orateur soit bon dialecticien ; qu' il
sache définir, prouver, démêler les plus subtils
sophismes. Il dit que c' est détruire la rhétorique de
la séparer de la philosophie ; que c' est faire, des
orateurs, des déclamateurs puérils sans jugement.
Non-seulement il veut une connoissance exacte de tous
les principes de la morale, mais encore une étude
particulière de l' antiquité. Il recommande la lecture
des anciens grecs ; il veut qu' on étudie les
historiens, non-seulement pour leur style, mais encore
pour les faits de l' histoire ; surtout il exige l' étude
des poëtes, à cause du grand rapport qu' il y a entre
les figures de la poésie et celles de l' éloquence. En
un mot, il répète
p169
souvent que l' orateur doit se remplir l' esprit de
choses avant que de parler. Je crois que je me
souviendrai de ses propres termes, tant je les ai
relus, et tant ils m' ont fait d' impression ; vous
serez surpris de tout ce qu' il demande. L' orateur,
dit-il, doit avoir la subtilité des dialecticiens, la
science des philosophes, la diction presque des poëtes,
la voix et les gestes des plus grands acteurs. Voyez
quelle préparation il faut pour tout cela.
C. Effectivement, j' ai remarqué, en bien des
occasions, que ce qui manque le plus à certains
orateurs, qui ont d' ailleurs beaucoup de talents, c' est
le fonds de science : leur esprit paroît vide ; on voit
qu' ils ont eu bien de la peine à trouver de quoi
remplir leurs discours ; il semble même qu' ils ne
parlent pas parce qu' ils sont remplis de vérités, mais
qu' ils cherchent les vérités à mesure qu' ils veulent
parler.
A. C' est ce que Cicéron appelle des gens qui vivent
au jour la journée, sans nulle provision : malgré tous
leurs efforts, leurs discours paroissent toujours
maigres et affamés. Il n' est pas temps de se préparer
trois mois avant que de faire un discours public : ces
préparations particulières, quelque pénibles qu' elles
soient, sont nécessairement très-imparfaites, et un
habile homme en remarque bientôt le foible ; il faut
avoir passé plusieurs années à faire un fonds
abondant. Après cette préparation générale, les
préparations particulières coûtent peu : au lieu que,
quand on ne s' applique qu' à des actions détachées, on
est réduit à
p170
payer de phrases et d' antithèses ; on ne traite que
des lieux communs, on ne dit rien que de vague, on
coud des lambeaux qui ne sont point faits les uns pour
les autres ; on ne montre point les vrais principes des
choses, on se borne à des raisons superficielles, et
souvent fausses ; on n' est pas capable de montrer
l' étendue des vérités, parce que toutes les vérités
générales ont un enchaînement nécessaire, et qu' il les
faut connoître presque toutes pour en traiter
solidement une en particulier.
C. Cependant la plupart des gens qui parlent en
public acquièrent beaucoup de réputation sans autre
fonds que celui-là.
A. Il est vrai qu' ils sont applaudis par des femmes
et par le gros du monde, qui se laissent aisément
éblouir ; mais cela ne va jamais qu' à une certaine
vogue capricieuse, qui a besoin même d' être soutenue
par quelque cabale. Les gens qui savent les règles et
qui connoissent le but de l' éloquence n' ont que du
dégoût et du mépris pour ces discours en l' air ; ils
s' y ennuient beaucoup.
C. Vous voudriez qu' un homme attendît bien tard à
parler en public : sa jeunesse seroit passée avant
qu' il eût acquis le fonds que vous lui demandez, et
il ne seroit plus en âge de l' exercer.
A. Je voudrois qu' il s' exerçât de bonne heure, car je
n' ignore pas ce que peut l' action ; mais je ne
voudrois pas que, sous prétexte de s' exercer, il se
jetât d' abord dans les emplois extérieurs qui ôtent la
liberté d' étudier. Un jeune homme pourroit de temps en
temps faire des essais ; mais il faudroit que l' étude
des bons livres fût longtemps son occupation principale.
C. Je crois ce que vous dites. Cela me fait souvenir
d' un prédicateur de mes amis, qui vit, comme vous
disiez, au jour la journée : il ne songe à une
matière que quand il est engagé à la traiter ; il se
renferme dans son cabinet, il feuilète la concordance,
Combéfis, Polyanthea ,
p171
quelques sermonnaires qu' il a achetés, et certaines
collections qu' il a faites de passages détachés, et
trouvés comme par hasard.
A. Vous comprenez bien que tout cela ne sauroit faire
un habile homme. En cet état on ne peut rien dire avec
force, on n' est sûr de rien, tout a un air d' emprunt
et de pièces rapportées, rien ne coule de source. On se
fait grand tort à soi-même d' avoir tant d' impatience
de se produire.
B. Dites-nous donc, avant que de nous quitter, quel
est, selon vous, le grand effet de l' éloquence.
A. Platon dit qu' un discours n' est éloquent qu' autant
qu' il agit dans l' âme de l' auditeur : par là vous
pouvez juger sûrement de tous les discours que vous
entendez. Tout discours qui vous laissera froid, qui ne
fera qu' amuser votre esprit, et qui ne remuera point
vos entrailles, votre coeur, quelque beau qu' il
paroisse, ne sera point éloquent. Voulez-vous entendre
Cicéron parler comme Platon en cette matière ? Il
vous dira que toute la force de la parole ne doit
tendre qu' à mouvoir les ressorts cachés que la nature a
mis dans le coeur des hommes. Ainsi, consultez-vous
vous-même pour savoir si les orateurs que vous
écoutez font bien. S' ils font une vive impression sur
vous, s' ils rendent votre âme attentive et sensible
aux choses qu' ils disent, s' ils vous échauffent et
vous enlèvent au-dessus de vous-même, croyez
hardiment qu' ils ont atteint le but de l' éloquence.
Si, au lieu de vous attendrir ou de vous inspirer de
fortes passions, ils ne font que vous plaire et que
vous
p172
faire admirer l' éclat et la justesse de leurs pensées
et de leurs expressions, dites que ce sont de faux
orateurs.
B. Attendez un peu, s' il vous plaît, permettez-moi de
vous faire encore quelques questions.
A. Je voudrois pouvoir attendre, car je me trouve
bien ici ; mais j' ai une affaire que je ne puis
remettre. Demain je reviendrai vous voir, et nous
achèverons cette matière plus à loisir.
B. Adieu donc, monsieur, jusqu' à demain.
DIALOGUE 2
B. Vous êtes un aimable homme d' être revenu si
ponctuellement ; la conversation d' hier nous a laissés
en impatience d' en voir la suite.
C. Pour moi, je suis venu à la hâte de peur d' arriver
trop tard, car je ne veux rien perdre.
A. Ces sortes d' entretiens ne sont pas inutiles : on se
communique mutuellement ses pensées ; chacun dit ce
qu' il a lu de meilleur. Pour moi, messieurs, je profite
beaucoup à raisonner avec vous, vous souffrez mes
libertés.
B. Laissez là le compliment : pour moi je me fais
justice, et je vois bien que sans vous je serois
encore enfoncé dans plusieurs erreurs. Achevez, je
vous prie, de m' en tirer.
A. Vos erreurs, si vous me permettez de parler
ainsi, sont celles de la plupart des honnêtes gens qui
n' ont point approfondi ces matières.
B. Achevez donc de me guérir : nous aurons mille
choses à dire, ne perdons point de temps, et sans
préambule venons au fait.
A. De quoi parlions-nous hier quand nous nous
séparâmes ? De bonne foi, je ne m' en souviens plus.
C. Vous parliez de l' éloquence, qui consiste toute à
émouvoir.
p173
B. Oui : j' avois peine à comprendre cela ; comment
l' entendez-vous ?
A. Le voici. Que diriez-vous d' un homme qui
persuaderoit sans prouver ? Ce ne seroit pas là le vrai
orateur ; il pourroit séduire les autres hommes, ayant
l' invention de les persuader sans leur montrer que ce
qu' il leur persuaderoit seroit la vérité. Un tel homme
seroit dangereux dans la république ; c' est ce que nous
avons vu dans les raisonnements de Socrate.
B. J' en conviens.
A. Mais que diriez-vous d' un homme qui prouveroit la
vérité d' une manière exacte, sèche, nue, qui mettroit
ses arguments en bonne forme, ou qui se serviroit de la
méthode des géomètres dans ses discours publics, sans
y ajouter rien de vif et de figuré ? Seroit-ce un
orateur ?
B. Non, ce ne seroit qu' un philosophe.
A. Il faut donc, pour faire un orateur, choisir un
philosophe, c' est-à-dire un homme qui sache prouver la
vérité, et ajouter à l' exactitude de ses raisonnements
la beauté et la véhémence d' un discours varié, pour en
faire un orateur.
B. Oui, sans doute.
A. Et c' est en cela que consiste la différence de la
conviction de la philosophie, et de la persuasion de
l' éloquence.
p174
B. Comment dites-vous ? Je n' ai pas bien compris.
A. Je dis que le philosophe ne fait que convaincre,
et que l' orateur, outre qu' il convainc, persuade.
B. Je n' entends pas bien encore. Que reste-t-il à
faire quand l' auditeur est convaincu ?
A. Il reste à faire ce que feroit un orateur plus
qu' un métaphysicien en vous montrant l' existence de
Dieu. Le métaphysicien vous fera une démonstration
simple qui ne va qu' à la spéculation : l' orateur y
ajoutera tout ce qui peut exciter en vous des
sentiments, et vous faire aimer la vérité prouvée ;
c' est ce qu' on appelle persuasion.
B. J' entends à cette heure votre pensée.
A. Cicéron a eu raison de dire qu' il ne falloit
jamais séparer la philosophie de l' éloquence : car le
talent de persuader sans science et sans sagesse est
pernicieux ; et la sagesse, sans art de persuader,
n' est point capable de gagner les hommes et de faire
entrer la vertu dans les coeurs. Il est bon de
remarquer cela en passant, pour comprendre combien les
gens du dernier siècle se sont trompés. Il y avoit,
d' un côté, des savants à belles-lettres qui ne
cherchoient que la pureté des langues et les livres
poliment écrits : ceux-là, sans principes solides de
doctrine, avec leur politesse et leur érudition, ont
été la plupart libertins. D' un autre côté, on voyoit
des scolastiques
p175
secs et épineux, qui proposoient la vérité d' une
manière si désagréable et si peu sensible, qu' ils
rebutoient presque tout le monde. Pardonnez-moi cette
digression ; je reviens à mon but. La persuasion a donc
au-dessus de la simple conviction, que non-seulement
elle fait voir la vérité, mais qu' elle la dépeint
aimable, et qu' elle émeut les hommes en sa faveur :
ainsi, dans l' éloquence, tout consiste à ajouter à la
preuve solide les moyens d' intéresser l' auditeur, et
d' employer ses passions pour le dessein qu' on se
propose. On lui inspire l' indignation contre
l' ingratitude, l' horreur contre la cruauté, la
compassion pour la misère, l' amour pour la vertu, et le
reste de même. Voilà ce que Platon appelle agir sur
l' âme de l' auditeur et émouvoir ses entrailles.
L' entendez-vous maintenant ?
B. Oui, je l' entends : et je vois bien par là que
l' éloquence n' est point une invention frivole pour
éblouir les hommes par des discours brillants ; c' est
un art très-sérieux, et très-utile à la morale.
A. De là vient ce que dit Cicéron, qu' il a vu bien
des gens diserts, c' est-à-dire qui parloient avec
agrément et d' une manière élégante ; mais qu' on ne
voit presque jamais de vrai orateur, c' est-à-dire
d' homme qui sache entrer dans le coeur des autres et
qui les entraîne.
B. Je ne m' en étonne plus, et je vois bien qu' il n' y a
presque personne qui tende à ce but. Je vous avoue que
Cicéron même, qui posa cette règle, semble s' en être
écarté souvent. Que dites-vous de toutes les fleurs dont
il a orné ses harangues ? Il me semble que l' esprit
s' y amuse, et que le coeur n' en est point ému.
p176
A. Il faut distinguer, monsieur. Les pièces de
Cicéron encore jeune, où il ne s' intéresse que pour
sa réputation, ont souvent ce défaut : il paroît bien
qu' il est plus occupé du désir d' être admiré, que de
la justice de sa cause. C' est ce qui arrivera
toujours, lorsqu' une partie emploiera, pour plaider sa
cause, un homme qui ne se soucie de son affaire que pour
remplir sa profession avec éclat : aussi voyons-nous
que la plaidoirie se tournoit souvent, chez les
romains, en déclamation fastueuse. Mais, après tout,
il faut avouer qu' il y a dans ces harangues, même les
plus fleuries, bien de l' art pour persuader et pour
émouvoir. Ce n' est pourtant pas par cet endroit qu' il
faudroit voir Cicéron pour le bien connoître ; c' est
dans les harangues qu' il a faites, dans un âge plus
avancé, pour les besoins de la république : alors
l' expérience des grandes affaires, l' amour de la
liberté, la crainte des malheurs dont il étoit menacé,
lui faisoient faire des efforts dignes d' un orateur.
Lorsqu' il s' agit de soutenir la liberté mourante, et
d' animer toute la république contre Antoine son
ennemi, vous ne le voyez plus chercher des jeux
d' esprit et des antithèses : c' est là qu' il est
véritablement éloquent ; tout y est négligé, comme il
dit lui-même, dans l' orateur , qu' on le doit être
lorsqu' il s' agit d' être véhément : c' est un homme qui
cherche simplement dans la seule nature tout ce qui
est capable de saisir, d' animer et d' entraîner les
hommes.
p177
C. Vous nous avez parlé souvent des jeux d' esprit, je
voudrois bien savoir ce que c' est précisément ; car je
vous avoue que j' ai peine à distinguer, dans
l' occasion, les jeux d' esprit d' avec les autres
ornements du discours : il me semble que l' esprit se
joue dans tous les discours ornés.
A. Pardonnez-moi : il y a, selon Cicéron même, des
expressions dont tout l' ornement naît de leur force et
de la nature du sujet.
C. Je n' entends point tous ces termes de l' art ;
expliquez-moi, s' il vous plaît, familièrement, à quoi
je pourrai d' abord reconnoître un jeu d' esprit et un
ornement solide.
A. La lecture et la réflexion pourront vous
l' apprendre ; il y a cent manières différentes de jeux
d' esprit.
C. Mais encore : de grâce, quelle en est la marque
générale ? Est-ce l' affectation ?
A. Ce n' est pas toute sorte d' affectation ; mais
c' est celle de vouloir plaire et montrer son esprit.
C. C' est quelque chose : mais je voudrois encore des
marques plus précises pour aider mon discernement.
A. Eh bien ! En voici une qui vous contentera
peut-être. Nous avons déjà dit que l' éloquence
consiste, non-seulement dans la preuve, mais encore
dans l' art d' exciter les passions. Pour les exciter,
il faut les peindre ; ainsi je crois que toute
l' éloquence se réduit à prouver, à peindre et à
toucher. Toutes les pensées brillantes qui ne vont
point à une de ces trois choses ne sont que jeu
d' esprit.
C. Qu' appelez-vous peindre ? Je n' entends point tout
votre langage.
A. Peindre, c' est non-seulement décrire les choses,
mais en représenter les circonstances d' une manière
si vive et si sensible, que l' auditeur s' imagine
presque les voir. Par exemple, un froid historien qui
raconteroit la mort de Didon se contenteroit de
dire : elle fut si accablée de douleur après le départ
d' énée, qu' elle ne put supporter la vie ; elle monta
au haut de son palais, elle se mit sur un bûcher et se
tua elle-même. En écoutant ces paroles vous apprenez
le fait, mais vous ne le voyez pas. écoutez Virgile,
p178
il le mettra devant vos yeux. N' est-il pas vrai que,
quand il ramasse toutes les circonstances de ce
désespoir, qu' il vous montre Didon furieuse avec un
visage où la mort est déjà peinte, qu' il la fait
parler à la vue de ce portrait et de cette épée, votre
imagination vous transporte à Carthage ; vous croyez
voir la flotte des troyens qui fuit le rivage, et la
reine que rien n' est capable de consoler ; vous entrez
dans tous les sentiments qu' eurent alors les
véritables spectateurs. Ce n' est plus Virgile que
vous écoutez ; vous êtes trop attentif aux dernières
paroles de la malheureuse Didon pour penser à lui.
Le poëte disparoît ; on ne voit plus que ce qu' il fait
voir, on n' entend plus que ceux qu' il fait parler.
Voilà la force de l' imitation et de la peinture. De là
vient qu' un peintre et un poëte ont tant de rapport :
l' un peint pour les yeux, l' autre pour les oreilles ;
l' un et l' autre doivent porter les objets dans
l' imagination des hommes. Je vous ai cité un exemple
tiré d' un poëte, pour vous faire mieux entendre la
chose ; car la peinture est encore plus vive et plus
forte dans les poëtes que dans les orateurs. La poésie
ne diffère de la simple éloquence, qu' en ce qu' elle
peint avec enthousiasme et par des traits plus hardis.
La prose a ses peintures, quoique plus modérées : sans
ces peintures on ne peut échauffer l' imagination de
l' auditeur ni exciter ses passions. Un récit simple
ne peut émouvoir : il faut non-seulement instruire les
auditeurs des faits, mais les leur rendre sensibles, et
frapper leurs sens par une représentation parfaite de la
manière touchante dont ils sont arrivés.
p179
C. Je n' avois jamais compris tout cela. Je vois bien
maintenant que ce que vous appelez peinture est
essentiel à l' éloquence ; mais vous me feriez croire
qu' il n' y a point d' éloquence sans poésie.
A. Vous pouvez le croire hardiment. Il en faut
retrancher la versification, c' est-à-dire le nombre
réglé de certaines syllabes, dans lequel le poëte
renferme ses pensées. Le vulgaire ignorant s' imagine
que c' est là la poésie : on croit être poëte quand on a
parlé ou écrit en mesurant ses paroles. Au contraire,
bien des gens font des vers sans poésie ; et beaucoup
d' autres sont pleins de poésie sans faire de vers :
laissons donc la versification. Pour tout le reste,
la poésie n' est autre chose qu' une fiction vive qui
peint la nature. Si on n' a ce génie de peindre, jamais
on n' imprime les choses dans l' âme de l' auditeur ; tout
est sec, languissant et ennuyeux. Depuis le péché
originel, l' homme est tout enfoncé dans les choses
sensibles ; c' est là son grand mal : il ne peut être
longtemps attentif à ce qui est abstrait. Il faut donner
du corps à toutes les instructions qu' on veut insinuer
dans son esprit : il faut des images qui l' arrêtent : de
là vient que, sitôt après la chute du genre humain, la
poésie et l' idolâtrie, toujours jointes ensemble,
firent toute la religion des anciens. Mais ne nous
écartons pas. Vous voyez bien que la poésie,
c' est-à-dire la vive peinture des choses, est comme
l' âme de l' éloquence.
p180
C. Mais, si les vrais orateurs sont poëtes, il me
semble aussi que les poëtes sont orateurs ; car la
poésie est propre à persuader.
A. Sans doute, ils ont le même but ; toute la
différence consiste en ce que je vous ai dit. Les
poëtes ont, au-dessus des orateurs, l' enthousiasme, qui
les rend même plus élevés, plus vifs et plus hardis
dans leurs expressions. Vous vous souvenez bien de ce
que je vous ai rapporté tantôt de Cicéron.
C. Quoi ! N' est-ce pas... ?
A. Que l' orateur doit avoir la diction presque des
poëtes ; ce presque dit tout.
C. Je l' entends bien à cette heure ; tout cela se
débrouille dans mon esprit. Mais revenons à ce que vous
nous avez promis.
A. Vous le comprendrez bientôt. à quoi peut servir
dans un discours tout ce qui ne sert point à une de ces
trois choses, la preuve, la peinture et le mouvement ?
C. Il servira à plaire.
A. Distinguons, s' il vous plaît : ce qui sert à
plaire pour persuader est bon. Les preuves solides et
bien expliquées plaisent sans doute ; les mouvements
vifs et naturels de l' orateur ont beaucoup de grâces ;
les peintures fidèles et animées charment. Ainsi les
trois choses que nous admettons dans l' éloquence
plaisent ; mais elles ne se bornent pas à plaire. Il
est question de savoir si nous approuverons les pensées
et les expressions qui ne vont qu' à plaire, et qui ne
peuvent point avoir d' effet plus solide ; c' est ce que
j' appelle jeu d' esprit. Souvenez-vous donc bien, s' il
vous plaît, toujours, que je loue toutes les grâces
du discours qui servent à la persuasion ; je ne rejette
que celles où l' orateur, amoureux de lui-même, a voulu
se peindre et amuser l' auditeur par son bel esprit, au
lieu de le remplir uniquement de son sujet. Ainsi je
crois qu' il faut condamner non-seulement tous les jeux
de mots, car ils
p181
n' ont rien que de froid et de puéril, mais encore tous
les jeux de pensées, c' est-à-dire toutes celles qui ne
servent qu' à briller, puisqu' elles n' ont rien de
solide et de convenable à la persuasion.
C. J' y consentirois volontiers. Mais n' ôteriez-vous
pas, par cette sévérité, les principaux ornements du
discours.
A. Ne trouvez-vous pas que Virgile et Homère sont
des auteurs assez agréables ? Croyez-vous qu' il y en ait
de plus délicieux ? Vous n' y trouverez pourtant pas
ce qu' on appelle des jeux d' esprit : ce sont des
choses simples, la nature se montre partout, partout
l' art se cache soigneusement ; vous n' y trouvez pas
un seul mot qui paroisse mis pour faire honneur au bel
esprit du poëte ; il met toute sa gloire à ne point
paroître, pour vous occuper des choses qu' il peint,
comme un peintre songe à vous mettre devant les yeux
les forêts, les montagnes, les rivières, les
lointains, les bâtiments, les hommes, leurs aventures,
leurs actions, leurs passions différentes, sans que
vous puissiez remarquer les coups du pinceau : l' art
est grossier et méprisable dès qu' il paroît. Platon,
qui avoit examiné tout cela beaucoup mieux que la
plupart des orateurs, assure qu' en écrivant on doit
toujours se cacher, se faire oublier, et ne produire
que les choses et les personnes qu' on veut mettre
devant les yeux du lecteur. Voyez combien ces
anciens-là avoient des idées plus hautes et plus
solides que nous.
B. Vous nous avez assez parlé de la peinture,
dites-nous quelque chose des mouvements : à quoi
servent-ils ?
A. à en imprimer dans l' esprit de l' auditeur qui
soient conformes au dessein de celui qui parle.
B. Mais ces mouvements, en quoi les faites-vous
consister ?
p182
A. Dans les paroles et dans les actions du corps.
B. Quel mouvement peut-il y avoir dans les paroles ?
A. Vous l' allez voir. Cicéron rapporte que les
ennemis mêmes de Gracchus ne purent s' empêcher de
pleurer lorsqu' il prononça ces paroles :
misérable ! Où irai-je ? Quel asile me reste-t-il ?
le capitole ? Il est inondé du sang de mon frère.
ma maison ? J' y verrois une malheureuse mère fondre
en larmes et mourir de douleur . Voilà des
mouvements. Si on disoit cela avec tranquillité, il
perdroit sa force.
B. Le croyez-vous ?
Vous le croirez aussi bien que moi, si vous l' essayez.
Voyons-le : je ne sais où aller dans mon malheur,
il ne me reste aucun asile. Le capitole est le
lieu où l' on a répandu le sang de mon frère ; ma
maison est un lieu où je verrois ma mère pleurer
de douleur . C' est la même chose. Qu' est devenue
cette vivacité ? Où sont ces paroles coupées qui
marquent si bien la nature dans les transports de la
douleur ? La manière de dire les choses fait voir la
manière dont on les sent, et c' est ce qui touche
davantage l' auditeur. Dans ces endroits-là,
non-seulement il ne faut point de pensées, mais on en
doit retrancher l' ordre et les liaisons ; sans cela la
passion n' est plus vraisemblable, et rien n' est si
choquant qu' une passion exprimée avec pompe et par des
périodes réglées. Sur cet article je vous renvoie à
Longin ; vous y verrez des exemples de Démosthène qui
sont merveilleux.
p183
B. J' entends tout cela : mais vous nous avez fait
espérer l' explication de l' action du corps, je ne vous
en tiens pas quitte.
A. Je ne prétends pas faire ici toute une rhétorique,
je n' en suis pas même capable ; je vous dirai
seulement quelques remarques que j' ai faites. L' action
des grecs et des romains étoit bien plus violente que la
nôtre ; nous le voyons dans Cicéron et dans
Quintilien : ils battoient du pied, ils se frappoient
même le front. Cicéron nous représente un orateur qui
se jette sur la partie qu' il défend, et qui déchire ses
habits pour montrer aux juges les plaies qu' elle avoit
reçues au service de la république. Voilà une action
véhémente, mais cette action est réservée pour des
choses extraordinaires. Il ne parle point d' un geste
continuel. En effet, il n' est point naturel de remuer
toujours les bras en parlant : il faut remuer les bras
parce qu' on est animé ; mais il ne faudroit pas, pour
paroître animé, remuer les bras. Il y a des choses
même qu' il faudroit dire tranquillement sans se remuer.
B. Quoi ! Vous voudriez qu' un prédicateur, par
exemple, ne fît point de geste en quelques occasions ?
Cela paroîtroit bien extraordinaire.
A. J' avoue qu' on a mis en règle ou du moins en
coutume, qu' un prédicateur doit s' agiter sur tout ce
qu' il dit
p184
presque indifféremment : mais il est bien aisé de
montrer que souvent nos prédicateurs s' agitent trop,
et que souvent aussi ils ne s' agitent pas assez.
B. Ha ! Je vous prie de m' expliquer cela, car j' avois
toujours cru, sur l' exemple de N, qu' il n' y avoit que
deux ou trois sortes de mouvements de mains à faire dans
tout un sermon.
A venons au principe. à quoi sert l' action du corps ?
N' est-ce pas à exprimer les sentiments et les passions
qui occupent l' âme ?
B. Je le crois.
A. Le mouvement du corps est donc une peinture des
pensées de l' âme.
B. Oui.
A. Et cette peinture doit être ressemblante. Il faut
que tout y représente vivement et naturellement les
sentiments de celui qui parle et la nature des choses
qu' il dit. Je sais bien qu' il ne faut pas aller
jusqu' à une représentation basse et comique.
B. Il me semble que vous avez raison, et je vois déjà
votre pensée. Permettez-moi de vous interrompre, pour
vous montrer combien j' entre dans toutes les
conséquences de vos principes. Vous voulez que
l' orateur exprime par une action vive et naturelle
ce que ses paroles n' exprimeroient que d' une manière
languissante. Ainsi, selon vous, l' action même est
une peinture.
A. Sans doute. Mais voici ce qu' il en faut conclure ;
c' est que, pour bien peindre, il faut imiter la
nature, et voir ce qu' elle fait quand on la laisse
faire et que l' art ne la contraint pas.
B. J' en conviens.
A. Voyons donc. Naturellement fait-on beaucoup de
gestes quand on dit des choses simples et où nulle
passion n' est mêlée ?
B. Non.
A. Il faudroit donc n' en faire point en ces occasions
dans les discours publics, ou en faire très-peu ; car
il faut que tout y suive la nature. Bien plus, il y a
des choses où l' on exprimeroit mieux ses pensées par
une cessation de tout mouvement. Un homme plein d' un
grand sentiment demeure un moment immobile ; cette
espèce de saisissement tient en suspens l' âme de tous
les auditeurs.
p185
B. Je comprends que ces suspensions bien employées
seroient belles, et puissantes pour toucher
l' auditeur : mais il me semble que vous réduisez celui
qui parle en public à ne faire pour le geste que ce
que feroit un homme qui parleroit en particulier.
A. Pardonnez-moi : la vue d' une grande assemblée, et
l' importance du sujet qu' on traite, doivent sans doute
animer beaucoup plus un homme, que s' il étoit dans une
simple conversation. Mais, en public comme en
particulier, il faut qu' il agisse toujours
naturellement : il faut que son corps ait du
mouvement quand ses paroles en ont, et que son corps
demeure tranquille quand ses paroles n' ont rien que de
doux et de simple. Rien ne me semble si choquant
et si absurde, que de voir un homme qui se tourmente
pour me dire des choses froides : pendant qu' il sue,
il me glace le sang. Il y a quelque temps que je
m' endormis à un sermon. Vous savez que le sommeil
surprend aux sermons de l' après-midi : aussi ne
prêchoit-on anciennement que le matin à la messe, après
l' évangile. Je m' éveillai bientôt, et j' entendis le
prédicateur qui s' agitoit extraordinairement : je crus
que c' étoit le fort de sa morale.
B. Eh bien ! Qu' étoit-ce donc ?
A. C' est qu' il avertissoit ses auditeurs que, le
dimanche suivant, il prêcheroit sur la pénitence. Cet
avertissement fait avec tant de violence me surprit,
et m' auroit fait rire si le respect du lieu et de
l' action ne m' eût retenu. La plupart de ces
déclamateurs sont pour le geste comme pour la voix :
leur voix a une monotonie perpétuelle, et leur geste
une uniformité qui n' est ni moins ennuyeuse, ni
p186
moins éloignée de la nature, ni moins contraire au
fruit qu' on pourroit attendre de l' action.
B. Vous dites qu' ils n' en ont pas assez quelquefois.
A. Faut-il s' en étonner ? Ils ne discernent point les
choses où il faut s' animer ; ils s' épuisent sur des
choses communes, et sont réduits à dire foiblement
celles qui demanderoient une action véhémente. Il faut
avouer même que notre nation n' est guère capable de
cette véhémence ; on est trop léger, et on ne conçoit
pas assez fortement les choses. Les romains, et
encore plus les grecs, étoient admirables en ce genre ;
les orientaux y ont excellé, particulièrement les
hébreux. Rien n' égale la vivacité et la force,
non-seulement des figures qu' ils employoient dans
leurs discours, mais encore des actions qu' ils
faisoient pour exprimer leurs sentiments, comme de
mettre de la cendre sur leurs têtes, de déchirer leurs
habits, et de se couvrir de sacs dans la douleur. Je
ne parle point des choses que les prophètes faisoient
pour figurer plus vivement les choses qu' ils vouloient
prédire, à cause qu' elles étoient inspirées de Dieu :
mais, les inspirations divines à part, nous voyons
que ces gens-là s' entendoient bien autrement que nous
à
p187
exprimer leur douleur, leur crainte et leurs autres
passions. De là venoient sans doute ces grands effets
de l' éloquence que nous ne voyons plus.
B. Vous voudriez donc beaucoup d' inégalité dans la
voix et le geste ?
A. C' est là ce qui rend l' action si puissante, et qui
la faisoit mettre par Démosthène au-dessus de tout.
Plus l' action et la voix paroissent simples et
familières dans les endroits où l' on ne fait
qu' instruire, que raconter, que s' insinuer ; plus
préparent-elles de surprise et d' émotion pour les
endroits où elles s' élèveront à un enthousiasme
soudain. C' est une espèce de musique : toute la beauté
consiste dans la variété des tons, qui haussent ou qui
baissent selon les choses qu' ils doivent exprimer.
B. Mais, si l' on vous en croit, nos principaux
orateurs mêmes sont bien éloignés du véritable art. Le
prédicateur que nous entendîmes ensemble il y a quinze
jours ne suit pas cette règle ; il ne paroît pas même
s' en mettre en peine. Excepté les trente premières
paroles, il dit tout d' un même ton ; et toute la
différence qu' il y a entre les endroits où il veut
s' animer, et ceux où il ne le veut pas, c' est que dans
les premiers il parle encore plus rapidement qu' à
l' ordinaire.
A. Pardonnez-moi, monsieur : sa voix a deux tons,
mais ils ne sont guère proportionnés à ses paroles.
Vous avez raison de dire qu' il ne s' attache point à
ces règles, je crois qu' il n' en a pas même senti le
besoin. Sa voix est
p188
naturellement mélodieuse ; quoique très-mal ménagée,
elle ne laisse pas de plaire : mais vous voyez bien
qu' elle ne fait dans l' âme aucune des impressions
touchantes qu' elle feroit si elle avoit toutes les
inflexions qui expriment les sentiments. Ce sont de
belles cloches dont le son est clair, plein, doux et
agréable, mais, après tout, des cloches qui ne
signifient rien, qui n' ont point de variété, ni par
conséquent d' harmonie et d' éloquence.
B. Mais cette rapidité de discours a pourtant
beaucoup de grâces.
A. Elle en a sans doute : et je conviens que, dans
certains endroits vifs, il faut parler plus vite ;
mais parler avec précipitation et ne pouvoir se retenir
est un grand défaut. Il y a des choses qu' il faut
appuyer. Il en est de l' action et de la voix comme des
vers : il faut quelquefois une mesure lente et grave
qui peigne les choses de ce caractère, comme il faut
quelquefois une mesure courte et impétueuse pour
signifier ce qui est vif et ardent. Se servir toujours
de la même action et de la même mesure de voix, c' est
comme qui donneroit le même remède à toutes sortes de
malades. Mais il faut pardonner à ce prédicateur
l' uniformité de voix et d' action ; car outre qu' il a
d' ailleurs des qualités très-estimables, de plus ce
défaut lui est nécessaire. N' avons-nous pas dit qu' il
faut que l' action de la voix accompagne toujours les
paroles ? Son style est tout uni, il n' a aucune
variété : d' un côté rien de familier, d' insinuant et de
populaire ; de l' autre rien de vif, de figuré et de
sublime : c' est un cours réglé de paroles qui se
pressent les unes les autres ; ce sont des déductions
exactes, des raisonnements bien suivis et concluants,
des portraits fidèles ; en un mot, c' est un homme qui
parle en termes propres, et qui dit des choses
très-sensées. Il faut même reconnoître que la chaire lui
a de grandes obligations, il l' a tirée de la
servitude des déclamateurs, il l' a remplie
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avec beaucoup de force et de dignité. Il est très-capable
de convaincre : mais je ne connois guère de
prédicateur qui persuade et qui touche moins. Si vous
y prenez garde, il n' est pas même fort adroit ; car,
outre qu' il n' a aucune manière insinuante et
familière, ainsi que nous l' avons déjà remarqué
ailleurs, il n' a rien d' affectueux, de sensible. Ce
sont des raisonnements qui demandent de la contention
d' esprit. Il ne reste presque rien de tout ce qu' il
a dit dans la tête de ceux qui l' ont écouté : c' est un
torrent qui a passé tout d' un coup, et qui laisse son
lit à sec. Pour faire une impression durable, il faut
aider les esprits en touchant les passions : les
instructions sèches ne peuvent guère réussir. Mais ce
que je trouve le moins naturel en ce prédicateur, est
qu' il donne à ses bras un mouvement continuel, pendant
qu' il n' y a ni mouvement ni figure dans ses paroles.
à un tel style il faudroit une action commune
p190
de conversation, ou bien il faudroit à cette action
impétueuse un style plein de saillies et de
véhémence ; encore faudroit-il, comme nous l' avons dit,
ménager mieux cette véhémence, et la rendre moins
uniforme. Je conclus que c' est un grand homme qui n' est
point orateur. Un missionnaire de village, qui sait
effrayer et faire couler des larmes, frappe bien plus
au but de l' éloquence.
B. Mais quel moyen de connoître en détail les gestes
et les inflexions de voix conformes à la nature ?
A. Je vous l' ai déjà dit, tout l' art des bons orateurs
ne consiste qu' à observer ce que la nature fait quand
elle n' est point retenue. Ne faites point comme ces
mauvais orateurs qui veulent toujours déclamer, et ne
jamais parler à leurs auditeurs : il faut au contraire
que chacun de vos auditeurs s' imagine que vous parlez
à lui en particulier. Voilà à quoi servent les tons
naturels, familiers et insinuants. Il faut à la
vérité qu' ils soient toujours graves et modestes ;
il faut même qu' ils deviennent puissants et
pathétiques dans les endroits où le discours s' élève
et s' échauffe. N' espérez pas exprimer les passions par
le seul effort de la voix ; beaucoup de gens, en criant
et en s' agitant, ne font qu' étourdir. Pour réussir à
peindre les passions, il faut étudier les mouvements
qu' elles inspirent. Par exemple, remarquez ce que font
les yeux, ce que font les mains, ce que fait tout le
corps, et quelle est sa posture ; ce que fait la
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voix d' un homme quand il est pénétré de douleur, ou
surpris à la vue, d' un objet étonnant. Voilà la
nature qui se montre à vous, vous n' avez qu' à la
suivre. Si vous employez l' art, cachez-le si bien par
l' imitation, qu' on le prenne pour la nature même.
Mais, à dire le vrai, il en est des orateurs comme des
poëtes qui font des élégies ou d' autres vers
passionnés. Il faut sentir la passion pour la bien
peindre ; l' art, quelque grand qu' il soit, ne parle
point comme la passion véritable. Ainsi vous serez
toujours un orateur très-imparfait, si vous n' êtes
pénétré des sentiments que vous voulez peindre et
inspirer aux autres ; et ce n' est pas par spiritualité
que je dis ceci, je ne parle qu' en orateur.
B. Je comprends cela. Mais vous nous avez parlé des
yeux ; ont-ils leur éloquence ?
A. N' en doutez pas. Cicéron et tous les autres
anciens
p192
l' assurent. Rien ne parle tant que le visage, il
exprime tout : mais, dans le visage, les yeux font le
principal effet ; un seul regard jeté bien à propos
pénètre dans le fond des coeurs.
B. Vous me faites souvenir que le prédicateur dont
nous parlions a d' ordinaire les yeux fermés : quand on
le regarde de près, cela choque.
A. C' est qu' on sent qu' il lui manque une des choses
qui devroient animer son discours.
B. Mais pourquoi le fait-il ?
A. Il se hâte de prononcer, et il ferme les yeux,
parce que sa mémoire travaille trop.
B. J' ai bien remarqué qu' elle est fort chargée :
quelquefois même il reprend plusieurs mots pour
retrouver le fil du discours. Ces reprises sont
désagréables, et sentent l' écolier qui sait mal sa
leçon : elles feroient tort à un moindre prédicateur.
p194
A. Ce n' est pas la faute du prédicateur, c' est la
faute de la méthode qu' il a suivie après tant
d' autres. Tant qu' on prêchera par coeur et souvent, on
tombera dans cet embarras.
B. Comment donc, voudriez-vous qu' on ne prêchât
point par coeur ? Jamais on ne feroit des discours
pleins de force et de justesse.
A. Je ne voudrois pas empêcher les prédicateurs
d' apprendre par coeur certains discours
extraordinaires, ils auroient assez de temps pour se
bien préparer à ceux-là ; encore pourroient-ils s' en
passer.
B. Comment cela ? Ce que vous dites paroît
incroyable.
A. Si j' ai tort, je suis prêt à me rétracter :
examinons cela sans prévention. Quel est le principal
but de l' orateur ? N' avons-nous pas vu que c' est de
persuader ? Et, pour persuader, ne disions-nous pas
qu' il faut toucher, en excitant les passions ?
B. J' en conviens.
A. La manière la plus vive et la plus touchante est
donc la meilleure.
B. Cela est vrai : qu' en concluez-vous ?
A. Lequel des deux orateurs peut avoir la manière la
plus vive et la plus touchante, ou celui qui apprend
par coeur, ou celui qui parle sans réciter mot à mot
ce qu' il a appris ?
B. Je soutiens que c' est celui qui a appris par coeur.
A. Attendez, posons bien l' état de la question. Je
mets d' un côté un homme qui compose exactement tout son
discours, et qui l' apprend par coeur jusqu' à la
moindre syllabe : de l' autre je suppose un homme
savant qui se remplit de son sujet, qui a beaucoup de
facilité de parler ; (car vous ne voulez pas que les
gens sans talent s' en mêlent ; ) un homme enfin qui
médite fortement tous les
p195
principes du sujet qu' il doit traiter, et dans toute
leur étendue ; qui s' en fait un ordre dans l' esprit,
qui prépare les plus fortes expressions par
lesquelles il veut rendre son sujet sensible, qui range
toutes ses preuves, qui prépare un certain nombre de
figures touchantes. Cet homme sait sans doute tout ce
qu' il doit dire, et la place où il doit mettre chaque
chose : il ne lui reste pour l' exécution qu' à trouver
les expressions communes qui doivent faire le corps
du discours. Croyez-vous qu' un tel homme ait de la
peine à les trouver ?
B. Il ne les trouvera pas si justes et si ornées,
qu' il les auroit trouvées à loisir dans son cabinet.
A. Je le crois. Mais, selon vous-même, il ne perdra
qu' un peu d' ornement ; et vous savez ce que nous
devons penser de cette perte, selon les principes que
nous avons déjà posés. D' un autre côté, que ne
gagnera-t-il pas pour la liberté et, pour la force de
l' action, qui est le principal ! Supposant qu' il se
soit beaucoup exercé à écrire, comme Cicéron le
demande, qu' il ait lu tous les bons modèles, qu' il ait
beaucoup de facilité naturelle et acquise, qu' il ait
un fonds abondant de principes et d' érudition, qu' il
ait bien médité tout son sujet, qu' il l' ait bien
rangé dans sa tête ; nous devons conclure qu' il parlera
avec force, avec ordre, avec abondance. Ses périodes
n' amuseront pas tant l' oreille : tant mieux ; il en
sera meilleur orateur. Ses transitions ne seront pas si
fines : n' importe, outre qu' il peut les avoir
préparées sans les apprendre par coeur, de plus ces
négligences lui seront communes avec les plus
éloquents orateurs de l' antiquité, qui ont cru qu' il
falloit par là imiter souvent la nature, et ne
montrer pas
p196
une trop grande préparation. Que lui manquera-t-il
donc ? Il fera quelque petite répétition ; mais elle
ne sera pas inutile : non-seulement l' auditeur de bon
goût prendra plaisir à y reconnoître la nature, qui
reprend souvent ce qui la frappe davantage dans un
sujet ; mais cette répétition imprimera plus fortement
les vérités : c' est la véritable manière d' instruire.
Tout au plus trouvera-t-on dans son discours quelque
construction peu exacte, quelque terme impropre, ou
censuré par l' académie, quelque chose d' irrégulier,
ou, si vous voulez, de foible et de mal placé, qui
lui aura échappé dans la chaleur de l' action. Il
faudroit avoir l' esprit bien petit pour croire que ces
fautes-là fussent grandes ; on en trouvera de cette
nature dans les plus excellents originaux. Les plus
habiles d' entre les anciens les ont méprisées. Si nous
avions d' aussi grandes vues qu' eux, nous ne serions
guère occupés de ces minuties. Il n' y a que les gens
qui ne sont pas propres à discerner les grandes
choses, qui s' amusent à celles-là. Pardonnez ma
liberté : ce n' est qu' à cause que je vous crois bien
p197
différent de ces esprits-là, que je vous en parle
avec si peu de ménagement.
B. Vous n' avez pas besoin de précaution avec moi ;
allons jusqu' au bout sans nous arrêter.
A. Considérez donc, monsieur, en même temps les
avantages d' un homme qui n' apprend point par coeur :
il se possède, il parle naturellement, il ne parle
point en déclamateur ; les choses coulent de source ;
ses expressions (si son naturel est riche pour
l' éloquence) sont vives et pleines de mouvement ; la
chaleur même qui l' anime lui fait trouver des
expressions et des figures qu' il n' auroit pu
préparer dans son étude.
B. Pourquoi ? Un homme s' anime dans son cabinet, et
peut y composer des discours très-vifs.
A. Cela est vrai ; mais l' action y ajoute encore une
plus grande vivacité. De plus, ce qu' on trouve dans la
chaleur de l' action est tout autrement sensible et
naturel ; il a un air négligé, et ne sent point l' art
comme presque toutes les choses composées à loisir.
Ajoutez qu' un orateur habile et expérimenté
proportionne les choses à l' impression qu' il voit
qu' elles font sur l' auditeur ; car il remarque fort
bien ce qui entre et ce qui n' entre pas dans l' esprit,
ce qui attire l' attention, ce qui touche les coeurs,
et ce qui ne fait point ces effets. Il reprend les
mêmes choses d' une autre manière, il les revêt
d' images et de comparaisons plus sensibles ;
p198
ou bien il remonte aux principes d' où dépendent
des vérités qu' il veut persuader ; ou bien il tâche de
guérir les passions, qui empêchent ces vérités de faire
impression. Voilà le véritable art d' instruire et de
persuader ; sans ces moyens on ne fait que des
déclamations vagues et infructueuses. Voyez combien
l' orateur qui ne parle que par coeur est loin de ce
but. Représentez-vous un homme qui n' oseroit dire que
sa leçon : tout est nécessairement compassé dans son
style ; et il lui arrive ce que Denys D' Halicarnasse
remarque qui est arrivé à Isocrate, sa composition
est meilleure à être lue qu' à être prononcée.
D' ailleurs, quoi qu' il fasse, ses inflexions de voix
sont uniformes et toujours un peu forcées : ce n' est
point un homme qui parle, c' est un orateur qui récite
ou qui déclame ; son action est contraire, ses yeux
trop arrêtés marquent que sa mémoire travaille, et il
ne peut s' abandonner à un mouvement extraordinaire
sans se mettre en danger de perdre le fil de son
discours. L' auditeur voyant l' art si à découvert,
bien loin d' être saisi et transporté hors de lui-même,
comme il le faudroit, observe froidement tout
l' artifice du discours.
B. Mais les anciens orateurs ne faisoient-ils pas ce
que vous condamnez ?
A. Je crois que non.
B. Quoi ! Vous croyez que Démosthène et Cicéron ne
savaient point par coeur ces harangues si achevées
que nous avons d' eux ?
p199
A. Nous voyons bien qu' ils les écrivoient ; mais nous
avons plusieurs raisons de croire qu' ils ne les
apprenoient point par coeur mot à mot. Les discours
même de Démosthène, tels qu' ils sont sur le papier,
marquent bien plus la sublimité et la véhémence d' un
grand génie accoutumé à parler fortement des affaires
publiques, que l' exactitude et la politesse d' un
homme qui compose. Pour Cicéron, on voit, en divers
endroits de ses harangues, des choses nécessairement
imprévues. Mais rapportons-nous-en à lui-même
p200
sur cette matière. Il veut que l' orateur ait beaucoup
de mémoire. Il parle même de la mémoire artificielle
comme d' une invention utile : mais tout ce qu' il en dit
ne marque point que l' on doive apprendre mot à mot
par coeur ; au contraire, il paroît se borner à vouloir
qu' on range exactement dans sa tête toutes les parties
de son discours, et que l' on prémédite les figures et
les principales expressions qu' on doit employer, se
réservant d' y ajouter sur-le-champ ce que le besoin et
la vue des objets pourroit inspirer : c' est pour cela
même qu' il demande tant de diligence et de présence
d' esprit dans l' orateur.
B. Permettez-moi de vous dire que tout cela ne me
persuade point ; je ne puis croire qu' on parle si bien
quand on parle sans avoir réglé toutes ses paroles.
C. Et moi je comprends bien ce qui vous rend si
incrédule ; c' est que vous jugez de ceci par une
expérience commune. Si les gens qui apprennent leurs
sermons par coeur prêchoient sans cette préparation,
ils prêcheroient apparemment fort mal. Je ne m' en
étonne pas : ils ne sont pas accoutumés à suivre la
nature ; ils n' ont songé qu' à apprendre à écrire, et
encore à écrire avec affectation ; jamais ils n' ont
songé à apprendre à parler d' une manière noble,
forte et naturelle. D' ailleurs, la plupart n' ont pas
assez de fonds de doctrine pour se fier à eux-mêmes.
La méthode d' apprendre par coeur met je ne sais combien
d' esprits bornés et superficiels en état de faire des
discours
p201
publics avec quelque éclat : il ne faut qu' assembler un
certain nombre de passages et de pensées ; si peu
qu' on ait de génie et de secours, on donne, avec du
temps, une forme polie à cette matière. Mais, pour le
reste, il faut une méditation sérieuse des premiers
principes, une connoissance étendue des moeurs, la
lecture de l' antiquité, de la force de raisonnement
et d' action. N' est-ce pas là, monsieur, ce que vous
demandez de l' orateur qui n' apprend point par coeur ce
qu' il doit dire ?
A. Vous l' avez très-bien expliqué. Je crois
seulement qu' il faut ajouter que quand ces qualités
ne se trouveront pas éminemment dans un homme, il ne
laissera pas de faire de bons discours, pourvu qu' il
ait de la solidité d' esprit, un fonds raisonnable de
science, et quelque facilité de parler. Dans cette
méthode, comme dans l' autre, il y auroit divers degrés
d' orateurs. Remarquez encore que la plupart des gens
qui n' apprennent point par coeur ne se préparent pas
assez : il faudroit étudier son sujet par une profonde
méditation, préparer tous les mouvements qui peuvent
toucher, et donner à tout cela un ordre qui servît
même à mieux remettre les choses dans leur point de
vue.
B. Vous nous avez déjà parlé plusieurs fois de cet
ordre ; voulez-vous autre chose qu' une division ?
N' avez-vous pas même encore sur cela quelque opinion
singulière ?
A. Vous pensez vous moquer : je ne suis pas moins
bizarre sur cet article que sur les autres.
B. Je crois que vous le dites sérieusement.
A. N' en doutez pas. Puisque nous sommes en train, je
m' en vais vous montrer combien l' ordre manque à la
plupart des orateurs.
p202
B. Puisque vous aimez tant l' ordre, les divisions ne
vous déplaisent pas.
A. Je suis bien éloigné de les approuver.
B. Pourquoi donc ? Ne mettent-elles pas l' ordre dans
un discours ?
A. D' ordinaire elles y en mettent un qui n' est
qu' apparent. De plus, elles dessèchent et gênent le
discours ; elles le coupent en deux ou trois parties
qui interrompent l' action de l' orateur et l' effet
qu' elle doit produire : il n' y a plus d' unité
véritable, ce sont deux ou trois discours différents
qui ne sont unis que par une liaison arbitraire. Le
sermon d' avant-hier, celui d' hier et celui
d' aujourd' hui, pourvu qu' ils soient d' un dessein
suivi, comme les desseins
p203
d' avent, font autant ensemble un tout et un corps
de discours que les trois points d' un de ces sermons
font un tout entre eux.
B. Mais, à votre avis, qu' est-ce donc que l' ordre ?
Quelle confusion y auroit-il dans un discours qui ne
seroit point divisé !
A. Croyez-vous qu' il y ait beaucoup plus de
confusion dans les harangues de Démosthène et de
Cicéron, que dans les sermons du prédicateur de votre
paroisse ?
B. Je ne sais : je croirois que non.
A. Ne craignez pas de vous engager trop : les
harangues de ces grands hommes ne sont pas divisées
comme les sermons d' à-présent. Non-seulement eux,
mais encore Isocrate, dont nous avons tant parlé,
et les autres anciens orateurs, n' ont point pris cette
règle. Les pères de l' église ne l' ont point connue.
Saint Bernard, le dernier d' entre eux, marque souvent
les divisions ; mais il ne les suit pas, et il ne
partage point ses sermons. Les prédications ont été
encore longtemps après sans être divisées, et c' est
une invention très-moderne qui nous vient de la
scolastique.
B. Je conviens que l' école est un méchant modèle pour
p204
l' éloquence ; mais quelle forme donnoit-on donc
anciennement à un discours ?
A. Je m' en vais vous le dire. On ne divisoit pas un
discours : mais on y distinguoit soigneusement toutes
les choses qui avoient besoin d' être distinguées, on
assignoit à chacune sa place, et on examinoit
attentivement en quel endroit il falloit placer chaque
chose pour la rendre plus propre à faire impression.
Souvent une chose qui, dite d' abord, n' auroit paru
rien, devient décisive lorsqu' elle est réservée pour
un autre endroit où l' auditeur sera préparé par
d' autres choses à en sentir toute la force. Souvent un
mot qui a trouvé heureusement sa place y met la vérité
dans tout son jour. Il faut laisser quelquefois une
vérité enveloppée jusqu' à la fin : c' est Cicéron qui
nous l' assure. Il doit y avoir partout un
enchaînement de preuves ; il faut que la première
prépare à la seconde, et que la seconde soutienne la
première. On doit d' abord montrer en gros tout un
sujet, et prévenir favorablement l' auditeur par un
début modeste et insinuant, par un air de probité et de
candeur. Ensuite on établit les principes ; puis on
pose les faits d' une manière simple, claire et
sensible, appuyant sur les circonstances dont on
devra se servir bientôt après. Des principes, des faits,
on tire les conséquences ; et il faut disposer le
raisonnement de manière que toutes les preuves
s' entr' aident pour être facilement retenues. On doit
faire en sorte que le discours aille toujours
croissant, et que l' auditeur sente de plus en plus
le poids de la vérité : alors il faut déployer les
images vives et les mouvements propres à exciter les<