Projet de thèse de TEMIN SOLTANI

Temim SOLTANI, chercheur à l’université de Tunis, prépare une thèse intitulée :

« Identité et altérité dans l’œuvre de Fénelon »

 

sous la direction de Mme Amel Fakhfakh, professeur à la faculté des sciences humaines et sociales de   Tunis.

 

ADOLESCENCE ET CRISE D’IDENTITÉ DANS L’ŒUVRE PÉDAGOGIQUE DE FÉNELON :

 

L’expression  «  crise  de  l'adolescence  »  est  une  manière  courante de définir  et  de  caractériser  la  période  du  développement  qui s'étend  entre  l'enfance  et  l'âge  adulte. Elle implique aussi un état de trouble profond ou de conflits aigus, ainsi qu'une certaine soudaineté dans les changements constatés. Cette période troublée et difficile constitue un stade de développement se distinguant assez nettement de ceux qui l'encadrent et qui sont considérés comme plus calmes et plus stables. Maurice Debesse écrit à ce propos : « La crise de l'adolescence ne relèverait donc pas simplement d'une instabilité de l'humeur, d'un trouble affectif ou d'un jeu sur le plan de l'imaginaire. C'est toute la personnalité qui se trouverait engagée dans un processus intégral d'évolution d'où elle sortirait plus équilibrée et mieux adapté. »[1]

L’adolescence correspond ainsi à une période de mutation identitaire, à un bouleversement complet en rupture avec la période précédente, où de multiples transformations physiques, psychologiques et affectives vont survenir de façon répétée dans les différents domaines qui concernent la vie. Le passage de l’ordre de l’enfance à l’ordre adulte ébranle le sentiment de continuité et d’intégrité du sujet qui, dès lors, commence à s’interroger sur son propre être, sur la métamorphose qui s’opère au fond de lui. C’est pendant ce stade que l’on peut sans doute le mieux observer la quête d’une identité nouvelle.

L’œuvre de Fénelon décrit l’itinéraire difficile d’une adolescence tourmentée, inquiète d’elle-même, qui a du mal à se repérer par rapport aux autres et au monde. Le précepteur des enfants royaux, qui a toujours vanté les fruits de la sage vieillesse, digère mal les désordres et les égarementsde la jeunesse, une période bouillonnante et tumultueuse caractérisée par d’intenses remaniements psychologiques et physiologix123242 bis x123242 bis  ques, et que les psychologues qualifient souvent de  « l’âge des tempêtes »[2].

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sans complaisance, Il crayonne à traves ses différents écrits le portrait d’une jeunesse impatiente et instable, fière et imprudente, généreuse, souvent dissipée et parfois violente dont les défauts peuvent se retourner en autant de qualités. Louis de Bourgogne, fils du Grand Dauphin et petit-fils du roi, que Fénelon met en scène sous différents noms – Télémaque, Nélée, Pichrocole, Mélanthe, Achille – réunit à  lui seul tous les défauts de la jeunesse ; il était de ces « naturels vifs et sensibles » dont le pédagogue se plaint souvent dans son traité De l’Education des Filles : « De toutes les peines de l’éducation, écrit-il, aucune n’est comparable à celle d’élever des enfants qui manquent de sensibilité. Les naturels vifs et sensibles sont capables de terribles égarements : les passions et la présomption les entraînent »[3].

 

Jacques Le Brun mentionne au moins cinq fables[4] comme allusions directes au duc et  dont les leçons principales prêchent la sagesse et la modération et mettent en garde contre l’excès et la démesure. Nélée, petit-fils de Nestor, « était à l’entrée de la jeunesse : dans un âge où les plaisirs qu’on commence à ressentir occupent et entraînent l’âme tout entière, on n’a point encore l’amertume, suite inséparable des plaisirs ; on n’a point encore été instruit par l’expérience »[5].

Entraîné par les plaisirs et les passions, il ne compte que ce qui flatte les sens ; la volupté s’empare de son cœur ; il ne vit que pour elle ; « il n’est plus occupé que d’un seul soin, qui est que les divertissements se succèdent toujours les uns aux autre et qu’il n’y ait pas un seul moment où ses sens ne soient agréablement charmés (…). Son esprit s’amollit et perd toute sa vigueur, les affaires lui deviennent un poids d’une pesanteur horrible. »[6].

Dans la Fable XI, la mouche attaque la nation des abeilles qui, bien que policée et organisée, demeure « fougueuse » et « emportée dans sa conduite » ; sa colère, sa « folle cruauté » « piquent (les) ennemis ». La morale que le pédagogue voulait enseigner à son disciple est qu’ « il vaut mieux avoir des qualités moins éclatantes, avec plus de modération[7].

Deux fables plus loin, Fénelon met en scène deux renards ; le premier, « jeune et ardent, qui voulait tout dévorer » alors que le deuxième qui était « vieux et avare », « voulait garder quelque provision pour l’avenir » ; il se vante de s’être rendu sage grâce à l’âge et à l’expérience. Il semble que le fabuliste ait surtout désiré, à travers ces deux personnages, figurer la vieillesse sage et expérimentée et la jeunesse ardente et impatiente : si « les jeunes gens sont fougueux et insatiables dans leurs plaisirs. », « les vieux sont incorrigibles dans leur avarice »[8] conclut-il. La fable XXXVII, « Le Fantastique », qui est un pastiche des Caractères de La Bruyère[9], est une peinture fidèle du caractère emporté et contradictoire du duc de Bourgogne.  A l’image de ce dernier, Mélanthe est brutal, indomptable  et passionné à l’excès ; si ses désirs sont contrecarrés, il se révolte, si on les satisfait, il ne s’en trouve pas mieux pour autant. Si on contrarie ses projets, c’est l’explosion : tout devient source de conflits et de révolte : « Il fait peur, il fait pitié, il pleure comme un enfant, il rugit comme un lion, une vapeur maligne et farouche trouble et noircit son imagination. (.....) On parle tout bas, il s’imagine que c’est contre lui. On parle tout haut, il trouve qu’on parle trop et qu’on est trop gai pendant qu’il est triste, On est triste ; cette tristesse lui paraît un reproche de ses fautes. On rit, il soupçonne qu’on se moque de lui. »[10] ;

ses fougues ses excès de colère font de lui « un ressort de machine qui démonte tout à coup, il est comme on dépeint les possédés, sa raison est comme à l’envers, c’est la déraison elle-même en personne. »[11].

Le Télémaque, publié en 1699, est l’histoire novatrice de cet âge indécis, que bien peu de textes littéraires ont encore osé prendre pour sujet. Le fils d’Ulysse, personnage principal du roman, incarne, lui aussi, la jeunesse, ses attraits et ses défauts. Téméraire, confiant en lui jusqu’à l’excès et jugeant mal des autres et des choses, il est fort éloigné de l’équilibre et de la constance du sage : il « se regardait comme étant d’une autre nature que le reste des hommes ; les autres ne lui semblaient mis sur la terre par les dieux que pour lui plaire, pour le servir…»[12].

Dans l’action et dans le jugement, il fait preuve d’une fougue qui confine à l’étourderie et à la légèreté. Il s’enflamme, réagit impulsivement, parfois même passionnément, sans savoir toujours distinguer le bien du mal. Il manque encore de sang-froid et de réflexion, ne sait ni prendre de recul ni agir avec préméditation. Il a peu de confiance en lui-même et apprécie mal ses propres capacités. Il déborde de bonne volonté et balance entre l’exaltation et l’abattement. Doué de ce tempérament ardent, le fils d’Ulysse qui pleure facilement et abondamment –  plus que le Télémaque d’Homère – est prompt à s’emporter et s’irriter, à admirer et à s’enthousiasmer, à se décourager aussi et à désespérer. Susceptible et impressionnable, il est ouvert à toutes les sollicitations capables de flatter ses sens et son imagination. Récits – comme il vit la narration de Philoctète ou celle de Diomède[13] – parfums, musique, danse[14], tous les arts sont l’objet de sa ferveur. D’autres passions se renforcent chez lui du fait qu’il est fils de roi. Du prince élevé au milieu d’une cour soumise et respectueuse il a la fatuité, la hauteur et l’égoïsme. Aussi a-t-il besoin de l’aide de Mentor, ce maître rude et sévère qui domine les situations et le confronte aux principes de la morale.

Le séjour des deux voyageurs dans l’île de Calypso était une première épreuve pour celui qui succèdera un jour au trône d’Ithaque. Voyant que la déesse use de tous ses moyens pour séduire le fils d’Ulysse et le retenir auprès d’elle, le précepteur intervient, gronde son élève, le traite de « faible » et d’ « efféminé » : « Est-ce donc là, ô Télémaque, les pensées qui doivent occuper le cœur du jeune fils d’Ulysse ? (…) Un jeune homme qui aime à se parer vainement, comme une femme, est indigne de la sagesse et de la gloire (…) Gardez-vous bien de croire ce qu’elle vous racontait. La jeunesse est présomptueuse ; elle se promet tout d’elle-même : quoique fragile, elle croit pouvoir tout et n’avoir jamais rien à craindre ; elle se confie légèrement et sans précaution.»[15].

Surpris par une violente tempête sur les bords de la Sicile, Télémaque, qui a toujours négligé les conseils de son sage maître, regrette son impétuosité et remarque que la fougue et l’emportement ne servent à rien ; au contraire, ils égarent et mènent à la dérive : « Ne suis-je pas malheureux d’avoir voulu me croire moi-même, dans un âge où l’on n’a ni prévoyance de l’avenir, ni expérience du passé, ni modération pour ménager le présent ? »[16].

L’emploi répété de la conjonction négative « ni » fonctionne comme un privatif, ôtant toute substance à cette jeunesse, encore désorientée et incapable de se construire une identité stable et définie. Un des meilleurs connaisseurs de Fénelon, Henri Bremond, a dit un jour que Fénelon n’avait jamais eu de jeunesse. Peut-être qu’en disant cela, Bremond pensait à Télémaque, et à la façon dont son auteur parle des désirs de l’adolescence, où Fénelon ne connaît que le rejet et la sublimation.

 

 

                                              6 bis FAcnelon Mairie de Sarlat 6 bis FAcnelon Mairie de Sarlat  

 

On peut rappeler cependant que l'idée d'une adolescence à la fois stade et crise apparaît déjà chez les philosophes de l'Antiquité ; depuis 399 avant J.C, Socrate écrivant à son élève Alcibiade, disait : « Notre jeunesse aime le luxe, elle a de mauvaises manières, méconnaît l’autorité et n’a aucun respect de l’âge. Les enfants d’aujourd’hui sont des tyrans. Ils ne se lèvent plus quand une personne âgée entre dans une pièce, ils tiennent tête à leurs maîtres, bavardent en compagnie d’autres jeunes. Ils mangent bruyamment et tyrannisent leurs professeurs. »[17].

On la suit chez les auteurs latins, tel Horace, puis chez les moralistes du Moyen-âge et de la Renaissance. Mais c'est sans doute J.-J. Rousseau qui a donné pour la première fois une forme saisissante à cette interprétation, au début du Livre IVème de l’Emile, dans une page aussi éloquente que poétique, où il compare la venue de la puberté à celle d'une tempête. Il voit dans ce « moment de crise » une « orageuse révolution », une « seconde naissance ». On rencontre encore dans les Maximes de La Rochefoucauld cette affirmation étrange : « La jeunesse est une ivresse continuelle, c’est la fièvre de la raison. ». Elle est étrange parce que nous avons plutôt l’habitude de considérer les ardeurs des jeunes gens comme des passions du cœur où l’impétuosité, l’aveuglement et l’inconscience ont plus de place que dans la raison.

Fénelon s’inscrit dans cette lignée d’écrivains et de moralistes qui voient dans la jeunesse une crise, une maladie qui dégrade à la fois le corps et l’esprit. Cette période féconde en joies est aussi un moment d’interrogations, de désillusions, de déceptions, de chagrins et de doutes. Vivante, elle est surtout un danger ou un leurre. Aux yeux de Fénelon, seul l’aura de la mort donne à cet âge d’effervescences et d’espoirs sa véritable gloire.

Presque tous les jeunes adolescents qui peuplent l’univers des Fables, des Dialogues des Morts, et du Télémaque  ne sont pas exempts des pathologies de la jeunesse : la contestation, l’agressivité, l’orgueil démesuré, et le changement brutal de caractère sont leurs défauts majeurs. Au sens moderne du mot, ils sont des paranoïaques ou des schizophrènes que Fénelon présente souvent dans des états oppositionnels extrêmes, avec fougues ou violences. Une touche pessimiste colore presque toutes les pages où il est questions  de jeunes adolescents. Même les plus vaillants et les plus  valeureux parmi eux, si l’auteur vante, au début, leurs qualités guerrières, il leur réserve à la fin un sort tragique. La fougue et l’emportement ne peuvent avoir que des suites funestes : Hippias, jeune guerrier brutal et querelleux, qui « avait presque la taille et la force d’Hercule » est tué suite à un violent combat avec Télémaque. Ce dernier, fier de sa victoire devant l’assemblée des dieux, se repent très vite, regrette son impétuosité et remarque combien la jeunesse est ardente : « Il est vrai, dit-il, que ta fierté m’avait irrité. Mais tes défauts venaient d’une jeunesse ardente. Je sais combien cet âge a besoin qu’on lui pardonne. »[18].

Hippias était donc  la victime des « défauts qu’une jeunesse impétueuse et une mauvaise éducation lui avaient donné. »[19] .

 

FENELON dit de Martin 3 FENELON dit de Martin 3  

La même malédiction poursuivra François 1er au dialogue LXIV des Dialogues des Morts, et c’est Louis XII  qui en sera témoin : « Je vous ai connu, lui dit-il, dès votre enfance d’un naturel à ruiner les finances, à hasarder tout pour la guerre, à ne rien soutenir avec patience, à renverser le bon ordre au-dedans de l’Etat, et à tout gâter pour faire parler de vous.»[20].

Mais c’est sûrement le duc de Bourgogne qui incarne le mieux les idées de l’auteur sur l’adolescence. Ce jeune prince  emporté et indocile, qui a « la colère et les pleurs d’Achille »[21], est né dur, hautain et orgueilleux ; il a si peu d’égard à ses maîtres et à son entourage ; ayant le sentiment d’être invulnérable et tout-puissant, il « ne regardait les hommes que comme des atomes avec qui il n’avait aucune ressemblance, quels qu’ils fussent. »[22].

Son tempérament agressif et impétueux s’est encore aggravé par la faute d’un entourage de courtisans et de nourrices toujours disposés à  lui céder. Du prince élevé au milieu d’une cour soumise et respectueuse il a la fatuité, la hauteur et l’égoïsme. Saint-Simon nous a laissé une peinture très saisissante de celui qui  sera promis un jour au trône de la France : « Le

 

duc de Bourgogne, écrit-il, naquit terrible et dans sa première jeunesse fit trembler. Dur, colère jusqu’aux derniers emportements, incapable de souffrir les moindres résistances sans entrer dans des fougues à faire craindre que tout ne se rompît dans son corps, c’est ce dont j’ai été souvent témoin, opiniâtre à l’excès, passionné pour tous les plaisirs (….) L’esprit, la pénétration brillaient en lui de toutes parts…. »[23].

 

 Si le talent de Saint-Simon exagère à dessein la description de « la nature terrible » de l’héritier pour faire ressortir ses exceptionnels progrès, d’autres témoins ont évoqué ses excès de violence furieuse et ses bouffées d’orgueil ; « colère à l’excès », « impatient jusqu’à l’emportement » disent Fleury et l’abbé Martineau, le confesseur qui succède au père Le Valois ; « d’une humeur hautaine et fière, taciturne, peu prévenant », « impitoyable » selon l’ambassadeur Spanheim[24] qui l’apprend à ses dépens lorsque l’enfant refuse farouchement de le saluer sous prétexte qu’il est « l’ennemi du roi ».

L’œuvre de Fénelon abonde en métaphores nautiques et fluviales. Si les images de « torrent », d’ « orage » et de « tempête » reviennent souvent dans les Fables et dans le Télémaque, c’est pour montrer que cet âge indécis situé entre l’enfance et la jeunesse est celui de la violence des sentiments et des pulsions, celui des déchirements et  des tensions aiguës : Mélanthe – présenté par l’auteur comme le double du duc de Bourgogne – est un garçon impulsif et indomptable, qui réagit souvent agressivement. Son précepteur, incapable de le souffrir plus longtemps, cède enfin au désespoir et s’écrie : « Que faire ? (). Cette humeur étrange s’en va comme elle vient, (….) Mais quel moyen de prévoir ces orages et de conjurer ces tempêtes ?

Il n’y en a aucun.»[25]                                         

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Le Chateau où Fénelon a vécu son enfance

 

Au XIIIe livre du Télémaque, l’image du naufragé qui lutte en vain contre le courant est révélatrice de ce trouble qui s’empare d’un jeune prince ballotté entre l’amour et le devoir : « J’étais comme un homme qui nage[26] dans une rivière profonde et rapide, d’abord il fend les eaux et remonte contre le torrent ; mais si les bords sont escarpés, et s’il ne peut se reposer sur le rivage, il se lasse enfin peu à peu, sa force l’abandonne, ses membres épuisés s’engourdissent, et le cours du fleuve l’entraîne.»[27].

Le fleuve symbolise à lui seul le danger de mort associé au thème du franchissement qui prend dès lors valeur de passage initiatique. Neuf livres plus loin, c’est la même image qui revient, mais cette fois dans le champ de la bataille. Animé par une noble ardeur pour les combats, le jeune héros est « prompt et rapide dans l’exécution » ; Face à l’ennemi, il est « semblable à un fleuve impétueux (….) qui entraîne dans sa course les plus pesants vaisseaux dont il est chargé »[28].

Aux  métaphores nautiques et fluviales, se greffent souvent celles du sang et de la fièvre, fréquentes au temps de Fénelon. Dans la Panégyrique de saint Bernard, l’évêque de Meaux disait à propos de la jeunesse : « Ce sang chaud et bouillant, semblable à un vin fumeux »[29].

La Fontaine parlait déjà des « bouillons d’un tel âge »[30].

Dans les Dialogues des Morts, Fénelon assimile la jeunesse à cette « étrange maladie », à cette fièvre ardente qui attaque le corps et l’esprit. A la question d’Achille : « Toi qui connais tant de remèdes, n’en as- tu quelqu’un pour guérir cette fougue, ce bouillon du sang plus dangereux qu’une fièvre ardente ? », son précepteur Chiron répond que « le remède est de se craindre soi-même, de croire les gens sages, de les appeler à son secours de profiter de ses fautes passées pour prévoir celles qu’il faut éviter à l’avenir. »[31].

Le fils d’Ulysse est souvent décrit par Fénelon comme un malade en danger de mort, un « frénétique » qui se bat continuellement contre ses passions et se présomptions. Son séjour dans l’île de Vénus lui était une dure épreuve qui a ébranlé ses certitudes. Arrivé au comble du désespoir, il s’écrie : « Ô malheureuse jeunesse ! Ô dieux, qui jouez cruellement des hommes, pourquoi les faites-vous passer par cet âge qui est un temps de folie et de fièvre ardente ? »[32].

 Cette interrogation anxieuse qui ronge l’esprit du jeune prince montre que cette période de la vie pèse souvent comme un fardeau, une malédiction; elle est celle des tensions, des déchirements et des révoltes car l’autonomie ne se conquiert pas sans lutte et sans culpabilité.

Plus qu’une simple transition liée à la puberté, la crise d’adolescence est un tournant, une étape salutaire et constructive dans la genèse du moi. C’est une période d’évolution, de transformations et de remaniements majeurs à tous les niveaux : modifications biologiques liées aux phénomènes pubertaires, modifications psychologiques liées à l’acquisition d’une identité nouvelle, et, enfin, modifications sociales sous l’effet de l’évolution avec l’entourage familial et institutionnel. Cette mutation qui englobe les multiples facettes du moi souligne bien que l’adolescence est un tout, une entité particulière et spécifique, où les problèmes du corps et ceux de l’esprit ne peuvent être dissociés.

                            Temim SOLTANI. Université de Tunis

 

 

[1] DEBESSE (Maurice). « L'adolescence est-elle une crise ? », Enfance. N°4-5, 1958, p. 290.

[2] Nous empruntons cette expression à Donnal Boukris, L’adolescence, l’âge des tempêtes, Paris, Hachette, 1995.

[3] De l’éducation des filles, Œuvres, T.I, p. 113.

[4] Nous citons les Fables d’après l’édition de la Pléiade, Gallimard, 1983; éd. établie et annotée par Jacques Le Brun.

[5] Fables, XXXII, « Prière indiscrète de Nélée, petit-fils de Nestor », p. 235.

[6] Fables, XXXII, « Prière indiscrète de Nélée, petit-fils de Nestor », p. 235.

[7] Fables, XI, Œuvres, T.I, p. 207.

[8] Fables, XIII, Œuvres, T.I, p. 208.

[9] Les comportements de Mélanthe rappellent le personnage de Théodecte qui désoblige l’assemblée par ses vanités et ses sottises. Voir La Bruyère, Caractères « De la société et de la conversation »
 : « J’entends Théodecte de l’antichambre ; il grossit sa voix à mesure qu’il s’approche. Le voilà entré : il rit, il crie, il éclate ; on bouche ses oreilles, c’est un tonnerre. Il n’est pas moins redoutable par les choses qu’il dit que par le ton dont il parle. Il ne s’apaise et ne revient de ce grand fracas que pour bredouiller des vanités et des sottises. Il a si peu d’égard au temps, aux personnes, aux bienséances, que chacun a son fait sans qu’il ait eu l’intention de le lui donner ; il n’est pas encore assis qu’il a, à son insu, désobligé toute l’assemblée

[10] Fables, XXXVII, Œuvres, T.I, p. 258. Au livre XVIII de Télémaque, Fénelon écrira du duc ces lignes : « Une humeur noire lui donnait, contre ses véritables sentiments, un esprit de contradiction et de subtilité pour rejeter les vérités que Mentor expliquait.»

[11] La Fontaine, Fables, XXXVII, « Le Fantastique », Œuvres Complètes, Bib.de la Pléiade, T.I, p.259.

[12] Télémaque, liv. XIII, p. 275.

[13] Cf. Télémaque, liv. XIII et liv. XVI

[14] Cf. Télémaque, liv. VII ; la scène de réjouissance sur le vaisseau d’Adoam.

[15] Télémaque, liv. I, p.35. 

[16] Les Aventures de Télémaque, Gallimard, coll. « Folio classique», Paris, 1995, p.39.

[17] Platon, Le Banquet, Paris, Flammarion, 2002.

[18] Télémaque, p. 297.    

[19] Télémaque, p. 299.

[20] Dialogues des Morts, LXIV, « Louis XII et François 1er », Œuvres, T.I, p. 463.

[21] Dialogues des Morts, I, « Mercure, Charon », Œuvres, T.I, p. 284.

 

[22] Saint-Simon, Mémoires, t. XXII, p. 306.

[23] Mémoires, T. VIII, p. 175.

[24] Ézéchiel Spanheim, né à Genève le 7 décembre 1629 et mort à Londres le 14 novembre 1710, est un diplomate et savant allemand. Ce numismate célèbre passa notamment neuf ans comme ambassadeur du grand électeur de Brandebourg à Versailles et Paris, et fut le premier ambassadeur de Prusse à Londres. Il a laissé deux mémoires intitulés Relation de la cour de France en 1690 et Relation de la cour d'Angleterre en 1704 qui donnent de précieuses indications sur les personnages les plus en vue de ces deux capitales au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles.

[25] Fénelon, Fables, XXXVII, p. 259.

[26] C’est nous qui soulignons.

[27] Les Aventures de Télémaque, Gallimard, coll. « Folio classique», liv. IV, Paris, 1995, p.87. 

[28] Les Aventures de Télémaque, Gallimard, coll. « Folio classique», liv. XIII, Paris, 1995, p.290. 

[29] Bossuet, Panégyrique de saint Bernard, Œuvres, Bib.de la Pléiade, p.267.

[30] La Fontaine, Fables, VIII, Œuvres Complètes, Bib.de la Pléiade, T.I, p.199.

[31] Dialogues de Morts, « Le Centaure Chiron et Achille », p. 285.

[32] Les Aventures de Télémaque, Gallimard, coll. « Folio classique», Paris, 1995, p.87.